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Entretien avec Ismail Bouhachm, lauréat du «Premier Prix de l’enseignant de l’année»: «L’enjeu le plus profond reste de restaurer la confiance dans l’école publique»

© D.R

Enseignement primaire
Lors de la cérémonie de remise des prix aux lauréates et lauréats du «Prix de l’enseignant de l’année pour l’enseignement primaire», organisée dans le cadre de la deuxième édition du Forum national de l’enseignant, placée sous le Haut patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le premier prix dans la catégorie de «l’enseignement primaire public» a été décerné à Ismaïl Bouhachm, enseignant à l’école Timoulilt, relevant de l’Académie régionale de l’éducation et de la formation de la région Béni Mellal-Khénifra. Dans cet entretien il nous dévoile les points forts de son parcours pédagogique et de son projet «Météo: 100 jours pour apprendre, 100 jours pour s’exprimer».

ALM : Pourriez-vous nous parler de votre parcours pédagogique ?
Ismail Bouhachm : J’enseigne à l’école Timoulilt, commune de Timoulilt, province d’Azilal, à l’académie de Béni Mellal-Khénifra. J’ai débuté ma carrière en 2004, après ma formation au Centre des professeurs, et j’ai eu la chance d’exercer dans plusieurs provinces: Ouarzazate, Béni Mellal et Azilal.
J’ai également effectué une mission diplomatique de sept ans en France, où j’ai enseigné la langue arabe et la culture d’origine. Pendant ce séjour, j’ai poursuivi mes études supérieures. J’ai obtenu trois masters à l’Université Aix-Marseille : un master en sciences de l’éducation, un master en langues et cultures étrangères à l’Iremam, et un master en management public à l’IMPGT. Je suis aujourd’hui doctorant dans cette même université. Ma thèse porte sur le renouvellement du management public et défend la participation de toutes les parties prenantes dans la gouvernance locale.

Qu’avez-vous ressenti en recevant le premier Prix de l’enseignant de l’année ?
Voir un projet naître dans une petite salle de classe dans un douar de la province d’Azilal et accéder au podium national… c’est une immense émotion et une consécration unique en son genre.
Timoulilt est une école rurale. Les conditions de travail y sont difficiles. Nos élèves viennent de familles modestes. Ils se réveillent deux heures avant le début des cours pour parcourir le chemin jusqu’à l’école. Pourtant, bien que le français soit une langue très éloignée de leur quotidien, ces enfants de 6 ans ont appris à s’exprimer couramment dans cette langue.
C’est un message fort pour le Prix de l’enseignant de l’année : d’un côté, la crédibilité et la légitimité du prix ; de l’autre, la preuve que l’excellence éducative n’est pas réservée aux grandes villes. Elle peut naître à Timoulilt.

Pourriez-vous nous expliquer votre projet «Météo : 100 jours pour apprendre, 100 jours pour s’exprimer» ?
Ce projet est né d’une observation, lors de ma mission en France. J’ai participé aux colonies de vacances françaises, les enfants pratiquaient chaque soir un rituel : «la météo». Inspiré de la pédagogie de la décision, chaque enfant partage en quelques mots ce qu’il a vécu pendant la journée. C’est proche du «Quoi de neuf ?» de la pédagogie Freinet. J’ai adapté ce rituel à l’apprentissage du français oral pour mes élèves marocains de 1ère AEP.
Chaque matin, pendant dix minutes, un élève joue à «la météo». Il présente en classe un mot en français appris la veille à la maison avec ses parents. La règle est simple : si aucun camarade ne connaît ce mot, l’élève qui l’a apporté gagne. Il reçoit un bonbon, et une vidéo de sa réussite est envoyée sur le groupe WhatsApp de la classe. En revanche, si un camarade connaît le mot, c’est lui qui l’emporte. C’est à la fois une compétition douce et un exercice de solidarité.
La progression est structurée sur l’année : en septembre, les élèves apportent un mot ; en octobre, deux mots ; en novembre, trois mots ; et à partir de décembre, ils construisent de courtes phrases. La métaphore est simple : quand un élève ramène un mot appris à la maison, c’est la pluie, un moment d’enrichissement. Quand il n’en ramène pas, c’est la sécheresse. C’est ainsi que le projet s’appelle «La Météo».
Le projet a connu plusieurs temps forts. Le 17 janvier 2025, les 100 jours d’école ont été célébrés avec une exposition des projets, un dictionnaire collaboratif des six cents mots et un repas partagé. Tout au long de l’année, nous avons également mené une véritable immersion linguistique, plaçant le français au cœur de chaque moment de vie de la classe. En fin d’année, une master class interactive a réuni nos élèves et ceux de l’école Jacques-Brel, dans le département de la Gironde, en France. Un échange riche qui a permis aux enfants de mobiliser tout ce qu’ils avaient appris face à de vrais interlocuteurs francophones. Enfin, les 200 jours d’école ont été célébrés par une sortie à la piscine, où le français a été pratiqué et parlé tout au long de la journée, faisant de ce moment de convivialité un ultime temps d’immersion.

Qu’est-ce qui fait la force et l’originalité de votre projet ?
Deux dimensions rendent ce projet vraiment original :
La première est l’implication des parents y compris les parents analphabètes. Dans mon contexte rural, beaucoup de familles ne peuvent pas enseigner le français directement à leurs enfants. Mais elles peuvent regarder les vidéos envoyées chaque soir sur WhatsApp, encourager, et participer aux célébrations. J’ai construit ce que j’appelle un triangle de co-enseignement : l’enseignant, l’élève et le parent forment un système interconnecté où chacun joue un rôle actif. Les parents instruits donnent des mots à leurs enfants, tandis que les parents analphabètes les encouragent à regarder les vidéos pédagogiques. Tous les élèves ont ainsi leur chance de gagner. C’est une inclusion par la conception même du projet. La seconde dimension est celle des fondements théoriques. Ce projet ne repose pas sur une expérience improvisée ; il s’ancre dans des cadres académiques solides. Je m’appuie notamment sur la théorie de la gouvernance en réseau (Stoker, 2006 ; Lévesque, 2012), qui affirme que l’efficacité de l’action publique dépend de la capacité à travailler en collaboration avec toutes les parties prenantes, ainsi que sur la théorie des valeurs publiques, qui appelle à la création de valeur dans le secteur public. Je m’appuie également sur les travaux d’Edina Soldo, Emmanuelle Moustier et Djelloul Arzski, chercheurs à l’Institut de Management Public et Gouvernance Territoriale (IMPGT) de l’Université Aix-Marseille, qui ont théorisé trois ingrédients stratégiques pour une gouvernance participative réussie. Je les retrouve tous les trois dans mon projet. D’abord, des espaces de participation : les réunions avec les parents mensuellement et le groupe WhatsApp permettent un échange continu entre l’école et les familles. Ensuite, des pratiques managériales collaboratives : Le triangle de co-enseignement, fondé sur la coordination, la coopération et la collaboration entre l’enseignant, les élèves et les parents. Enfin, des outils de participation : le jeu de la météo, qui rend l’apprentissage ludique, régulier et motivant, dix minutes par jour, tous les jours, pendant deux cents jours d’école. Ces trois ingrédients transforment la classe en un véritable espace de gouvernance locale participative.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux enseignants et au système éducatif marocain ?
Mon message est le suivant : l’enseignant du 21ème siècle ne doit plus se percevoir uniquement comme un fonctionnaire ou un gestionnaire de programme. Il doit se concevoir comme un manager et un leadership éducatif. Conduire un projet de classe exige de planifier, mettre en œuvre, évaluer et ajuster. C’est exactement le cycle du management. L’enseignant qui lance un projet, qui mobilise des ressources, qui suit des indicateurs de progression et qui célèbre des jalons n’est pas un simple exécutant de programme : il est un chef de projet au service de ses élèves.
Un vrai leader, quant à lui, ne travaille pas seul. Il mobilise les parties prenantes autour d’un objectif commun : les parents d’élèves, les associations, les clubs scolaires, la communauté. Tous peuvent être impliqués. C’est précisément ce que défend ma thèse en management public : la gouvernance locale gagne en efficacité quand elle s’appuie sur la participation de toutes les parties prenantes. L’école n’échappe pas à cette logique. Comme le dit le proverbe : «Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin».

L’enjeu le plus profond reste de restaurer la confiance dans l’école publique. Quand un parent analphabète reçoit chaque soir la vidéo des enfants prononçant un mot en français avec fierté, quand il reçoit les devoirs et les remarques sur le déroulement des leçons, l’école n’est plus un endroit lointain et abstrait. Elle entre dans la maison.
Cette confiance, une fois établie, est le fondement de toute réforme éducative durable. C’est ce que la théorie des valeurs publiques appelle créer de la confiance, de la légitimité et de la transparence…
Mon message aux collègues enseignants : innovez, impliquez, faites confiance aux familles et à notre système éducatif : donnez aux enseignants l’espace, la reconnaissance et les conditions pour qu’ils soient des acteurs de transformation, et non de simples exécutants. L’enseignant du 21ème siècle est un manager, un leadership et un créateur de valeur publique.

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