Entretien avec Pr Marhoum El Filali Kamal / Vaccins Covid-19 : Le Maroc bien parti dans la course

Entretien avec Pr Marhoum El Filali Kamal / Vaccins Covid-19 : Le Maroc bien parti  dans la course

Pr Marhoum El Filali Kamal  : Chef de service des maladies infectieuses au CHU Ibn Rochd de Casablanca

Associé à la réalisation de l’essai clinique du vaccin anti-Covid-19 d’origine chinoise qui devrait permettre d’opposer une prévention vaccinale à l’extension de cette pandémie, Pr Marhoum El Filali Kamal, chef de service des maladies infectieuses au CHU Ibn Rochd de Casablanca, revient sur les principaux faits saillants de cette nouvelle étape entamée par le Royaume du Maroc en guise de riposte. Pour rappel, 3 sites d’essais cliniques ont été retenus, à savoir le site de l’hôpital militaire à Rabat, le site du CHU Ibn Sina à Rabat et le site du CHU Ibn Rochd à Casablanca ; impliquant une logistique dédiée pour accueillir les volontaires à cet essai clinique.

ALM : Aujourd’hui, plusieurs pays sont en quête du vaccin, à travers plusieurs méthodes. Pourriez-vous nous les spécifier succintement ?

Pr Marhoum El Filali Kamal: Tout d’abord ce qu’il faut savoir c’est qu’actuellement, de nombreux pays sont entrés dans la course pour l’élaboration du vaccin anti-Covid-19. De manière générale, il existe différentes méthodes pour fabriquer un vaccin. Et avec cette pandémie, certaines méthodes seront testées, pour la première fois. Il s’agit des méthodes avec transporteur de l’antigène du virus Sars Cov2. Concrètement, lorsque l’on prend une partie du virus pour l’utiliser comme inducteur des phénomènes immunologiques permettant à la personne vaccinée d’élaborer des anticorps contre le virus Sars Cov2, bien souvent on fait appel à des transporteurs. Ces derniers peuvent être des virus à l’instar de ce qui a été déjà effectué dans plusieurs vaccins existants concernant d’autres maladies. C’est l’adénovirus.

Autrement dit, l’adénovirus, virus connu pouvant entrainer certaines pathologies ORL en particulier le plus souvent bénignes, va servir pour que la particule de SARS Cov2 lui soit accolée. Ceci est censé permettre d’élaborer des anticorps. C’est ce que l’on appelle un transporteur viral. C’est le cas avec le virus développé, actuellement, par l’une des firmes pharmaceutiques européennes. Par contre, l’innovation est arrivée avec cette pandémie de la Covid-19 avec des transporteurs utilisant de l’ADN ou de l’ARN comme transporteur. Les résultats semblent prometteurs.

Où en est la Chine par rapport aux essais cliniques du test anti-Covid-19?

Le vaccin choisi par l’Etat marocain ayant fait l’objet d’un partenariat avec le gouvernement chinois fait appel à une méthode classique. Il s’agit d’une méthode extrêmement ancienne qui repose sur le fait de prendre le virus contre lequel le vaccin est recherché après l’avoir inactivé, c’est-à-dire tué. Dans ce cas, deux processus d’inactivation sont censés, à la fin, donner un virus inactif, autrement dit non viable. Cette méthode, déjà utilisée dans de nombreux types de vaccination, permet un recul certain. Par ailleurs, ce vaccin qui est, précisément, en train d’être testé au Maroc devra passer par différentes étapes avant sa commercialisation. Déjà, l’étape pré clinique, dite de laboratoire et qui concerne des essais chez l’animal a, déjà, été réalisée.

Le vaccin ne pose pas de problème chez l’animal. Les tests chez l’homme renvoient à l’étape clinique qui est composée d’un certain nombre de phases. Le vaccin chinois en cours de test au Maroc est déjà passé par la première phase et la seconde phase. La phase 1 étant la phase de tests pour la tolérance du vaccin par l’être humain.
La question maintenant est de savoir s’il ne va pas entrainer des effets secondaires suffisamment graves pour compromettre son utilisation en raison du risque pour l’être humain. Sous couvert de publication du vaccin en phase 1, il semblerait qu’il n’ait pas montré de signes particuliers empêchant la poursuite des recherches cliniques. Le vaccin bien toléré est passé, également, à la phase 2, phase qui permet de tester son efficacité.

A ce stade il s’agit de déterminer quelles sont les doses à utiliser pour obtenir le meilleur effet avec le minimum d’effets secondaires. Là aussi, la phase 2 est déjà réalisée et il a été montré que le vaccin est parfaitement immunogène, c’est-à-dire qu’il permet à l’organisme de fabriquer des anticorps à un taux qui est protecteur pour l’individu vis-à-vis de la Covid-19.
Durant cette phase 2, plusieurs façons de vacciner ont été utilisées. Les chercheurs ont pratiqué des essais avec une dose, deux doses espacées de 3 semaines et enfin avec 3 doses. Il semblerait qu’une vaccination avec deux doses espacées de 3 semaines soit la façon de faire la plus immunogène avec le minimum d’effets indésirables. Ces deux phases sont déjà connues, terminées et les résultats publiés sur les revues scientifiques.

Quelle est la phase actuelle ultime avant la commercialisation du vaccin?

Avant la commercialisation, la phase 3 consistera en une utilisation beaucoup plus large chez l’être humain sous surveillance étroite pour, non seulement, étudier sa qualité immunogène mais aussi s’assurer de l’absence d’éventuels effets secondaires non décelés lors de la première phase. Le Maroc contribuera à la réalisation de cette phase 3 du vaccin au même titre que d’autres pays. Il s’agit d’un essai multi centrique et international. A ma connaissance, Abou Dhabi est en plein recrutement pour cette phase 3 du vaccin. De même, le Maroc est en train de recruter des volontaires au même titre que l’Argentine, le Pérou et d’autres pays…

Le Maroc suivra-t-il le pas ou devra-t-il attendre ses propres essais cliniques avant la généralisation possible à la population?

Si un essai de phase 3 a été entamé, au Maroc avec le vaccin d’origine chinoise c’est pour pouvoir contribuer à l’élaboration de ce vaccin et être prioritaire au moment de son acquisition. Cela devrait induire probablement des transferts de technologies qui permettraient, peut- être, de fabriquer même le vaccin, au Maroc. C’est une possibilité pour avancer dans le domaine vaccinal de façon générale. Maintenant, est-ce que le vaccin va être généralisé à toute la population ? Là c’est une histoire de stratégie et de décision sanitaire au niveau du pays quant au choix du vaccin… Ce sont des choix qui vont se faire au moment opportun en fonction des résultats disponibles.

Les essais portent sur combien de personnes ?

Le Maroc a décidé de participer avec 600 volontaires pour cette vaccination et les échantillons sont répartis sur les 3 sites de façon égale.

Quels sont les résultats attendus compte tenu des recherches scientifiques menées déjà par le gouvernement chinois?
Les résultats attendus sont de différents ordres. D’abord, un transfert de technologie sur le plan virologique et de la vaccination en particulier dans le domaine de la fabrication est attendu.
Bien sûr, le résultat attendu principal est de pouvoir immuniser la population marocaine. Compte tenu des résultats déjà obtenus et publiés par les chercheurs chinois concernant ce vaccin, je pense qu’il va y avoir une démonstration pour savoir qu’il est bien immunogène, c’est-à-dire qu’il permet de fabriquer des anticorps protecteurs. La recherche par rapport à ce vaccin devra se poursuive encore quelque temps. Il s’agit avant de savoir quelle est l’importance de cette qualité immunogène et surtout sa durée. Ça sera à mon avis la question principale qui restera en suspens durant les mois à venir mais qui devrait bientôt avoir une réponse.

Que répondez-vous à certaines appréhensions recensées par rapport à la croyance d’une présence d’une séquence du VIH dans le virus Covid-19?

Si vous faites, effectivement, référence à ce qui a été rapporté dans certains canaux médiatiques par rapport à un morceau VIH comme on dit dans le matériel génétique du SARS Cov2, une publication scientifique a montré qu’il y avait effectivement dans le codage une portion similaire à ce que l’on retrouve dans le VIH dans le gène SARS Cov2 mais cela ne va pas dire que cela entrainera une infection au VIH. Ce n’est qu’une analogie que l’on retrouve dans la chaine de codage du matériel génétique du SARS Cov2. Ce sont des inquiétudes qui n’ont pas de fondement réel.

Peut-on dire aujourd’hui que le vaccin n’aura pas d’effets secondaires à moyen et long termes ?

Non, pour l’instant. On sait qu’à court terme, les effets secondaires sont très légers. Ils ne diffèrent pas des effets secondaires que l’on aurait avec un vaccin connu comme celui de la grippe ou d’autres vaccins utilisés, à travers le monde. Mais s’agissant d’un vaccin nouveau, on ne sait pas à moyen et long termes ce que cela peut entrainer. C’est d’ailleurs bien pour cela que tout médicament ou vaccin nouveau doit faire l’objet de suivi pendant de nombreuses années. Pour l’heure, la tolérance a été jugée comme correcte et même excellente à court terme. Cela dit la surveillance doit continuer pour que l’on puisse apporter une réponse claire et définitive pour les effets secondaires.

Existera-t-il lors de la commercialisation du vaccin des contre-indications pour les personnes vulnérables?

Je ne pense pas. La Covid-19 est une maladie grave chez le sujet âgé ou les personnes qui ont des maladies chroniques. Si on contre-indique ce vaccin chez ces personnes vulnérables à cette maladie alors on n’aura rien fait. Par contre, les essais vaccinaux ne seront pas, tout de suite, effectués sur des populations dites à risque comme les diabétiques, les asthmatiques ou encore les personnes souffrant de maladies cardiaques. Ce sera, probablement, fait par la suite mais il sera, justement, important de vacciner les personnes vulnérables.

Et si le virus venait à muter?

Là, on part sur certains constats. Depuis que le virus a été isolé, pour la première fois, en Chine jusqu’aux souches isolées, actuellement, il y a eu effectivement des mutations. Les mutations demeurent, cela dit minimes, et il y a eu des zones dans le virus qui n’ont subi aucune mutation. Ceci permet de dire que très probablement on pourra lutter contre ce virus avec un vaccin. Et si le virus ne subit pas des mutations profondes alors nous n’aurons besoin, probablement, que d’un seul vaccin. Est-ce qu’il peut y avoir une saisonnalité, que le virus peut muter et que le vaccin ne soit plus efficace ? Oui c’est une possibilité. On ne peut pas l’exclure totalement. Dans ce cas, il faudrait suivre cette mutation et élaborer un second vaccin qui fera face à cette seconde mutation. A ce jour et selon les données accumulées, un seul vaccin pourrait suffire.

Ceci supposerait-il une nécessité de veille sanitaire à ce niveau précisément?

Oui bien sûr; il faudrait une veille sanitaire. Car il faudra suivre ce virus quant à ses éventuelles mutations et être prêt à transformer le vaccin en un autre si jamais une mutation importante survenait. Il est clair que malgré l’existence d’un vaccin contre la Covid-19, il faudra rester vigilant.

A-t-on une date aujourd’hui quant à la sortie du vaccin respectivement en Chine et au Maroc ?

Je ne peux rien dire car c’est tributaire de plusieurs éléments, notamment les résultats de cet essai de phase 3. Si le nombre de volontaires à vacciner est rapidement atteint on pourra espérer une analyse des résultats rapide permettant le passage à la phase 4, celle de la commercialisation. Et je pense que le Maroc sera bien placé pour pouvoir commercialiser ce vaccin s’il s’avère être immunogène efficace et bien toléré.

Le mot de la fin…
Le vaccin est une prévention en cours de préparation. On ne sait pas encore si on va réussir mais on est en bonne voie. En attendant il reste la prévention qui est accessible à tout un chacun. Je fais référence aux trois mesures principales qui sont le port correct du masque, la distanciation physique quel que soit le lieu et l’hygiène des mains avec l’eau et le savon. Et quand on est à l’extérieur, il faut toujours garder sur soi un flacon de gel ou solution hydro-alcoolique pour se désinfecter régulièrement les mains.

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