Santé : Entre le public et le privé, l’émergence d’un troisième pilier
Approche hybride. Au moment où le système de santé marocain change d’échelle sous l’effet de la généralisation de la protection sociale, un modèle encore peu répandu mais potentiellement structurant prend forme : le privé à but non lucratif. Portée aujourd’hui principalement par la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, cette approche hybride pourrait jouer un rôle d’équilibre central entre secteur public en reconstruction et privé commercial en expansion.
La grande réforme sanitaire engagée au Maroc est entrée dans une phase de maturité où les lignes de force du futur système commencent à apparaître avec davantage de netteté. L’effort budgétaire de l’État atteint des niveaux rarement observés, avec un budget du ministère de la santé et de la protection sociale passé d’environ 19,7 milliards de dirhams en 2021 à plus de 42 milliards en 2026, soit une progression historique de 112% en cinq ans. Parallèlement, la généralisation de l’assurance-maladie obligatoire vise à intégrer plus de 22 millions de bénéficiaires supplémentaires, ce qui va mécaniquement élargir la demande solvabilisée de soins dans des proportions inédites.
Dans ce paysage en recomposition, l’attention s’est d’abord portée sur la reconstruction du secteur public et sur la consolidation du privé lucratif. Mais un troisième mouvement, plus discret et pourtant potentiellement structurant, est en train de prendre forme : celui du privé à but non lucratif. Encore peu développé à l’échelle nationale, ce modèle commence à s’imposer comme une voie médiane capable de concilier performance médicale, soutenabilité financière et acceptabilité sociale.
La Fondation Mohammed VI, laboratoire du privé à but non lucratif
Dans un contexte marqué par la sensibilité sociale autour du coût des soins et par la pression persistante sur les structures publiques, le modèle à but non lucratif présente une singularité qui explique l’intérêt croissant qu’il suscite. Il permet de mobiliser des investissements lourds et une gouvernance agile tout en atténuant le caractère perçu comme trop commercial de certaines activités cliniques. Le principe repose sur la réinjection des excédents dans l’outil de soins, la formation médicale et la recherche, rapprochant ainsi la performance économique de la mission d’intérêt général.
Au Maroc, cette expérience est aujourd’hui portée de manière structurée par la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, qui constitue à ce stade l’incarnation la plus aboutie de ce troisième pilier.
La stratégie déployée par la Fondation dépasse la logique d’un établissement isolé pour s’inscrire dans une vision de maillage territorial progressif. Le jalon le plus récent et le plus emblématique est l’Hôpital universitaire international Mohammed VI de Rabat. Doté de plus de 600 lits et d’un plateau technique couvrant les spécialités lourdes comme la cardiologie interventionnelle, l’oncologie ou la chirurgie spécialisée, l’établissement marque une montée en gamme significative du dispositif national.
Il vient compléter un socle déjà constitué autour de l’Hôpital universitaire international Cheikh Khalifa à Casablanca et celui de Bouskoura, formant progressivement une ossature universitaire privée à but non lucratif appelée à se densifier.
Un maillage qui descend jusqu’à la proximité
L’originalité du modèle porté par la Fondation ne se limite pas aux grands hôpitaux universitaires. Elle réside aussi dans le développement parallèle d’un réseau d’hôpitaux universitaires de proximité, traduisant une lecture fine des besoins réels du système de santé marocain.
Ce réseau compte aujourd’hui quatre unités opérationnelles. La plus récente a été mise en service à Casablanca à la suite du rachat et de la reconversion d’une ancienne clinique privée, tandis que trois autres unités sont implantées à Rabat selon le même modèle. Cette approche permet un déploiement rapide en s’appuyant sur des actifs existants tout en conservant l’adossement universitaire qui constitue la signature de la Fondation. Elle répond surtout à un besoin croissant de prise en charge intermédiaire dans les grandes agglomérations, là où se concentre une part importante des tensions du système.
Former pour absorber le choc de la demande
La force du modèle FM6SS tient enfin à son intégration étroite entre soins, formation et recherche. À travers son Université Mohammed VI des sciences et de la santé et ses écoles paramédicales, la Fondation forme chaque année plusieurs milliers d’étudiants dans les métiers médicaux et infirmiers.
Cette contribution intervient à un moment critique. Le Maroc ne dispose aujourd’hui que d’environ huit médecins pour 10.000 habitants, un ratio nettement inférieur aux standards internationaux. En articulant directement les hôpitaux universitaires avec les structures de formation, le privé à but non lucratif agit comme un accélérateur de production de compétences, en complément de l’effort engagé par l’État à travers la multiplication des facultés publiques en régions.
Dans le contexte de la généralisation de l’AMO et de l’arrivée de plus de 22 millions de nouveaux bénéficiaires dans le système, cette capacité de formation pourrait devenir l’un des déterminants majeurs de l’équilibre futur du secteur.
Vers un nouvel équilibre sanitaire
Le système de santé marocain semble ainsi entrer dans une phase de recomposition plus mature. À côté d’un secteur public en pleine refondation et d’un privé lucratif en consolidation, le privé à but non lucratif commence à s’affirmer comme un troisième pilier crédible. Si la dynamique territoriale de la Fondation Mohammed VI se confirme et si sa capacité de formation continue de monter en puissance, ce modèle pourrait devenir, à moyen terme, l’un des leviers les plus efficaces pour accompagner la montée en charge de la couverture sanitaire universelle. La transformation est enclenchée ; elle se jouera désormais sur la capacité de ces différents moteurs à converger vers un objectif unique : garantir aux citoyens un accès réel, équitable et durable à des soins de qualité.
La FM6SS en quelques chiffres 9 hôpitaux universitaires opérationnels, 3 en chantier et 3.000 médecins en formation
Indicateurs.
Le dispositif hospitalier de la Fondation Mohammed VI comprend aujourd’hui :
– 3 hôpitaux universitaires internationaux (HUI) :
n Rabat : Capacité : 600 lits (extensible à 1.000 lits
n Casablanca – Cheikh Khalifa : 320 lits
n Casablanca – Bouskoura : 325 lits
– 6 hôpitaux universitaires de proximité :
n 4 à Rabat d’une capacité globale de plus de 350 lits
n 2 à Casablanca – capacité globale : 230 lits
3 hôpitaux universitaires internationaux sont en cours de réalisation :
– Dakhla : date estimée de mise en service: novembre 2026
– Marrakech et Agadir : Entrée en service attendue en 2027.
Le nombre de médecins en formation aujourd’hui dans les Facultés de médecine de la Fondation est estimé à 3.000
REPÈRES
Montée en charge.
Le système de santé entre dans une phase de forte montée en charge. Le budget public a progressé d’environ 112% entre 2021 et 2026, tandis que la généralisation de l’AMO doit intégrer plus de 22 millions de nouveaux bénéficiaires. Cette double dynamique annonce une hausse structurelle de la demande de soins dans les prochaines années.
Le privé à but non lucratif, un modèle déjà éprouvé
Géants sanitaires. Le modèle du secteur privé à but non lucratif dans le domaine de la santé fonctionne déjà dans d’autres pays et non des moindres. Dans plusieurs systèmes de santé avancés, ce modèle occupe même une place centrale dans l’offre de soins, souvent à l’interface entre mission publique et efficacité de gestion privée.
Aux États-Unis, par exemple, les hôpitaux à but non lucratif représentent près de la moitié des établissements hospitaliers, soit environ 49 % des hôpitaux affiliés au programme Medicare, contre 36% pour les structures à but lucratif. Cette configuration illustre le poids structurel du modèle non lucratif dans le premier marché de santé au monde. Plus largement, on estime que près de 80% des grands systèmes de santé américains sont publics ou non lucratifs, ce qui confirme la prédominance de logiques non commerciales dans l’organisation hospitalière.
Certains acteurs sont devenus de véritables géants sanitaires. Le réseau intégré Kaiser Permanente, l’un des plus connus, fonctionne sous statut non lucratif et couvre environ 12,6 millions d’assurés à travers les États-Unis, en combinant assurance, hôpitaux et groupes médicaux dans un modèle intégré orienté performance et qualité des soins.
Dans le même esprit, des systèmes comme Ochsner Health exploitent des réseaux hospitaliers complets — 46 hôpitaux et plus de 370 centres de soins — tout en conservant un statut privé à but non lucratif. L’Europe n’est pas en reste. Dans plusieurs pays nordiques, les établissements privés à but non lucratif interviennent sous contrat avec les autorités sanitaires pour compléter l’offre publique. En Norvège, par exemple, ces structures représentaient environ 5 % des séjours hospitaliers en 2017, principalement en appui du système public fortement dominant. Cette logique de complémentarité encadrée se retrouve également dans d’autres systèmes européens.
Ces expériences internationales mettent en lumière une constante : le privé à but non lucratif tend à se positionner comme un acteur d’équilibre, capable d’apporter capacité d’investissement, innovation organisationnelle et acceptabilité sociale, tout en restant aligné sur des objectifs d’intérêt général. Pour le Maroc, où la généralisation de la couverture maladie va accroître fortement la demande de soins dans les prochaines années, l’émergence d’un tel pilier pourrait donc s’inscrire dans une trajectoire observée dans plusieurs systèmes de santé matures.












