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Protection sociale, santé, aides directes, préscolaire, handicap, territorialisation… Le Maroc accélère la construction d’un nouveau modèle de cohésion sociale face aux fractures économiques et territoriales
Cohésion sociale. Protection sociale, AMO, aides directes, réforme de la santé, soutien au logement, préscolaire, accompagnement territorial, inclusion sociale… Depuis plusieurs années, le Maroc accélère discrètement mais massivement la transformation de son architecture sociale. Derrière les grands chiffres et les budgets colossaux mobilisés, un autre chantier se dessine : celui de la cohésion sociale et du rapprochement progressif de l’État social des réalités du terrain. Avec ses avancées, ses défis, ses lourdes contraintes budgétaires… mais aussi ses profondes implications pour la stabilité future du pays.
Pendant longtemps, au Maroc, les grandes politiques publiques se lisaient surtout dans les infrastructures visibles. Une autoroute, un port, un barrage ou une ligne ferroviaire constituaient immédiatement des symboles de développement. Le progrès avait quelque chose de concret, presque physique. Et politiquement aussi, cela parlait rapidement aux citoyens.
Mais depuis quelques années, un autre chantier avance parallèlement. Plus silencieux. Moins spectaculaire visuellement. Pourtant probablement tout aussi stratégique sinon plus : celui de la cohésion sociale.
Car entre la pandémie, les sécheresses successives, la flambée mondiale des prix, les tensions géopolitiques et la pression grandissante sur le pouvoir d’achat, les équilibres sociaux ont été fortement secoués. Même certaines catégories jusque-là relativement stables commencent à ressentir une forme de fragilité diffuse. Le coût de la vie augmente. Les dépenses médicales aussi. Les charges liées à l’éducation, au logement ou au transport deviennent de plus en plus lourdes pour beaucoup de ménages.
Le Maroc a donc progressivement entrepris de changer d’échelle dans sa manière d’aborder les politiques sociales. Et le changement engagé est loin d’être marginal.
La généralisation de la protection sociale constitue probablement le chantier le plus structurant de cette nouvelle phase. À terme, son coût global dépasse les 120 milliards de dirhams. Le dispositif repose sur plusieurs piliers : assurance maladie obligatoire, allocations familiales, extension des systèmes de retraite, indemnité pour perte d’emploi et aides sociales directes.
L’AMO a progressivement été élargie à des catégories qui restaient jusque-là en dehors des mécanismes classiques de couverture : travailleurs indépendants, artisans, commerçants, agriculteurs, professions libérales ou encore auto-entrepreneurs. Plus de 11 millions de Marocains ont ainsi été intégrés progressivement au système.
Ce basculement est important parce qu’il modifie profondément la relation entre l’État social et les citoyens. Pendant longtemps, une partie importante de la population fonctionnait pratiquement sans véritable filet de protection structuré, notamment dans le domaine de la santé. Or les crises récentes ont brutalement rappelé à quel point les dépenses médicales pouvaient faire basculer rapidement des familles entières dans la précarité.
La clé du succès, le ciblage
Mais le grand défi des anciennes politiques sociales n’était pas uniquement budgétaire. Il résidait aussi dans le ciblage.
Certaines familles vulnérables échappaient aux dispositifs. D’autres bénéficiaient parfois d’aides sans forcément répondre aux critères prioritaires. Les bases de données étaient fragmentées, les mécanismes et les programmes dispersés, les procédures souvent difficiles à harmoniser.
C’est précisément pour cela que le Registre social unifié (RSU) est devenu la pièce centrale du nouveau système.
Derrière cet outil technique se cache en réalité une transformation profonde de l’administration sociale marocaine. Son rôle est de centraliser les données, identifier les ménages, harmoniser les critères sociaux et améliorer le ciblage des aides publiques. Car lorsqu’un État commence à gérer plusieurs dizaines de milliards de dirhams de transferts sociaux, la précision devient fondamentale.
Les aides sociales directes concernent aujourd’hui environ 3,9 millions de ménages. Plus de 25 milliards de dirhams sont mobilisés annuellement pour ce seul dispositif. Derrière ces chiffres, il y a des familles qui utilisent ces aides pour les dépenses alimentaires, la scolarité des enfants, les soins médicaux ou simplement pour absorber une partie de la pression du coût de la vie.
Mais progressivement, une autre idée semble aussi émerger : les politiques sociales ne peuvent plus fonctionner uniquement à travers des virements bancaires ou des plateformes numériques.
D’où la territorialisation croissante des dispositifs.
Le déploiement, récent, des représentations territoriales de l’Agence nationale du soutien social traduit justement cette volonté de retour au contact humain. Car beaucoup de bénéficiaires ont besoin qu’on leur explique les procédures, les voies de recours, les conditions d’éligibilité ou même le fonctionnement général des mécanismes dont ils dépendent désormais.
Le soutien social ne se résume donc plus à une logique purement comptable. Il devient aussi un accompagnement. Et parfois même un travail de pédagogie sociale sur le terrain.
Coller aux réalités du terrain
Cette logique se retrouve également dans la réforme du système de santé.
Pendant des années, les critiques revenaient presque toujours aux mêmes constats : manque de médecins, centres de santé sous-équipés, disparités territoriales importantes, hôpitaux saturés, difficultés de gouvernance. Les investissements dans les infrastructures seuls ne suffisaient manifestement plus. Il fallait revoir plus profondément toute l’organisation du système.
Le chantier engagé prévoit notamment la mise à niveau ou la reconstruction de plus de 1.430 centres de santé, la création progressive de 12 Groupements sanitaires territoriaux (GST) ainsi qu’une nouvelle gouvernance hospitalière. Plus de 6 milliards de dirhams sont mobilisés pour la réforme hospitalière et les infrastructures sanitaires.
L’objectif est clair : sortir progressivement d’un système trop centralisé et rapprocher davantage les soins des réalités territoriales.
Car les besoins sanitaires des grandes villes ne sont évidemment pas ceux des moyennes et petites et encore moins des provinces rurales ou montagneuses. Pendant longtemps, certaines régions souffraient non seulement d’un déficit d’équipements mais aussi d’un manque chronique de ressources humaines médicales. D’où également la réforme du cursus médical et la volonté d’adapter davantage les formations aux besoins réels des territoires.
Aujourd’hui, presque toutes les régions disposent désormais de structures de formation renforcées ou de facultés de médecine capables de contribuer progressivement à un meilleur équilibre territorial.
La question du logement s’inscrit elle aussi dans cette nouvelle logique sociale.
Le soutien direct au logement marque une rupture importante avec les anciennes approches. Pendant longtemps, les politiques publiques soutenaient principalement l’offre immobilière ou les promoteurs. Désormais, l’aide cible directement les ménages acquéreurs : 100.000 dirhams pour les logements dont le prix est inférieur ou égal à 300.000 DH et 70.000 DH pour les logements compris entre 300.000 et 700.000 DH.
L’objectif est double : faciliter l’accès à la propriété mais aussi soutenir simultanément un secteur du bâtiment qui reste crucial pour l’économie nationale et pour l’emploi.
Car derrière le logement, il y a toute une chaîne d’activités : matériaux, transport, artisanat, services, emplois directs et indirects. Chaque ralentissement du secteur immobilier finit tôt ou tard par impacter une partie importante de l’économie.
Un État social qui inspire plus confiance
Mais au fond, derrière toutes ces réformes, c’est probablement une autre transformation qui est en train de s’opérer : celle du rapport entre les citoyens et l’État social.
La société marocaine a profondément changé. Avec les réseaux sociaux, l’accès instantané à l’information et les comparaisons permanentes avec d’autres pays, les attentes deviennent plus fortes : qualité des services publics, rapidité administrative, accès aux soins, équité territoriale, efficacité institutionnelle.
La question sociale n’est donc plus périphérique. Elle devient progressivement centrale dans la perception globale de la performance publique.
Et puis il y a aussi un autre phénomène important : la pression progressive sur une partie des classes moyennes.
Pendant longtemps, les dispositifs sociaux ciblaient essentiellement et naturellement les catégories les plus pauvres. Mais, comme dans le monde entier, les crises successives ont élargi les zones de vulnérabilité : inflation, hausse des loyers, pression scolaire, coût du transport, dépenses médicales, charges énergétiques…
Certaines catégories intermédiaires se sentent aujourd’hui elles aussi fragilisées. Or dans beaucoup de pays, c’est précisément lorsque les classes moyennes commencent à se sentir menacées que les tensions sociales deviennent plus sensibles.
Le renforcement des droits et de la cohésion sociale ne passe donc pas uniquement par les aides financières au profit de ménages démunis. Il touche aussi au sentiment général de protection, à la confiance dans les institutions et à la perception d’équité.
Une société reste stable lorsqu’elle considère que les mécanismes de solidarité existent encore, que les services publics restent accessibles et qu’un minimum de mobilité sociale demeure possible.
Dans un environnement mondial marqué par les tensions géopolitiques, les crises inflationnistes, les sécheresses et les risques sociaux croissants, cette cohésion devient elle-même un enjeu stratégique majeur.
Une nouvelle lecture du territoire
L’un des changements les plus importants de ces dernières années réside probablement dans la territorialisation croissante des politiques publiques sociales.
Pendant longtemps, beaucoup de programmes étaient conçus selon une logique relativement uniforme, avec des mécanismes largement centralisés. Or les réalités sociales diffèrent profondément d’un territoire à l’autre.
Les besoins d’une grande métropole comme Casablanca ne sont pas ceux d’une province montagneuse ou d’une commune rurale éloignée.
La nouvelle approche cherche progressivement à rapprocher les dispositifs des réalités locales : santé, accompagnement social, soutien scolaire, aides directes, logement, services administratifs.
Cette territorialisation ne répond pas uniquement à un souci d’efficacité administrative. Elle traduit aussi une prise de conscience : les politiques sociales modernes ont besoin de proximité humaine pour fonctionner durablement.
Dans certaines zones rurales ou éloignées, les difficultés ne sont pas seulement financières. Elles concernent aussi l’accès à l’information, les démarches administratives, la compréhension des procédures ou même parfois la mobilité.
D’où l’importance d’une présence institutionnelle plus proche du terrain.
Les libertés et les droits sociaux : une demande de plus en plus forte
La cohésion sociale ne se réduit évidemment pas aux aides publiques ou aux transferts financiers. Les attentes des citoyens évoluent aussi sur d’autres terrains : accès aux droits, qualité des services publics, équité territoriale, efficacité administrative et confiance institutionnelle.
Avec la montée en puissance des réseaux sociaux et l’accélération de la circulation de l’information, les sociétés deviennent beaucoup plus sensibles aux questions d’équité et de traitement égalitaire.
Les dysfonctionnements remontent immédiatement. Les comparaisons internationales aussi. La pression citoyenne sur les institutions devient donc beaucoup plus forte qu’auparavant.
Et dans ce contexte, la stabilité sociale dépend autant de la qualité des politiques publiques que de la confiance que les citoyens accordent aux institutions chargées de les mettre en œuvre.
Cette dimension devient centrale. Car dans beaucoup de pays, les tensions sociales ne naissent pas uniquement des difficultés économiques. Elles apparaissent aussi lorsque les citoyens ont le sentiment que les services publics se dégradent, que les mécanismes de solidarité deviennent inefficaces ou que les opportunités sociales se ferment progressivement.
Le défi de la cohésion sociale devient alors beaucoup plus profond qu’une simple question budgétaire.










