Ce que les chiffres ne disent pas
La classe d’Amina : Éducation – Écoles pionnières. Le changement a le visage d’une enfant de sept ans.
Elle a sept ans, pas toutes ses dents, et une façon de vous regarder dans les yeux qui vous donne l’impression d’être interrogé. Amina veut devenir policière. « Pas seulement pour attraper les méchants. » Cette précision, elle tient à l’apporter elle-même, avec un petit air de celui qui n’apprécie pas les raccourcis. Mais parce que, dit-elle avec le sérieux d’une enfant qui a réfléchi à la question, «C’est un métier qui demande de la force et du courage.» Du haut de son mètre vingt, elle en a déjà de la force.
Amina est en deuxième année primaire. Elle fait du théâtre… et ça se voit. Elle prend la parole avec un aplomb qui rendrait jaloux bon nombre d’adultes qui s’expriment devant les micros. Son éloquence, elle l’attribue sans hésiter à son enseignante : « Elle m’encourage à prendre la parole, à monter sur scène, à croire en moi et en mes rêves. »
Quand on lui demande ce qui a changé depuis que son école est devenue pionnière, Amina réfléchit une seconde, puis elle répond avec la précision d’une enfant qui a observé : « D’abord, on n’a plus de tableau noir ni de craie. On a un rétroprojecteur. Je préfère voir les leçons comme ça, en couleurs et en lumière. Et la maîtresse nous apprend les maths en chantant. J’apprends beaucoup mieux comme ça. L’école est devenue très agréable. » En couleurs et en lumière…. Il faut être enfant pour décrire une réforme éducative avec autant de justesse.
Elle a des 9 et des 10, Amina. Elle en est fière et elle le dit, sans fausse modestie. Mais une petite moue boudeuse traverse son visage quand elle concède qu’elle n’a été que troisième de sa classe ce trimestre. La moue dure quelques secondes, pas plus. Puis elle relève la tête, jette un regard à Khadija, sa maman dont les yeux brillent d’amour et de fierté, et annonce avec panache : « Mais l’année n’est pas terminée. Je serai la première de ma classe.»
Amina a un grand frère. Il est au collège. Et il est, confie-t-elle avec un sourire en coin, « un peu jaloux ». Son établissement n’a pas encore basculé dans le programme des collèges pionniers. Il attend son tour. Il attend les cours d’anglais, les nouvelles méthodes d’apprentissage, les activités parascolaires, … Cette école que sa petite sœur lui décrit le soir à la maison. Ce décalage entre deux fratries, deux établissements, deux vitesses, dit quelque chose d’important : la réforme avance, mais elle n’est pas encore partout. Et ceux qui attendent le savent.
En couleurs et en lumière
4.626 écoles pionnières. Plus de 700 collèges. Des chiffres qui auraient pu rester abstraits si Amina n’existait pas. Si elle ne pesait pas de toute son ambition pour leur donner un visage, une voix.
Des milliers d’enfants touchent du doigt une nouvelle façon d’apprendre. En couleurs et en lumière, comme elle dit. Avec des enseignants qui les accompagnent sur le chemin qui les mènent à leurs rêves, des rêves qui méritent d’être pris au sérieux.
Il reste du chemin. L’ascenseur social marocain, longtemps resté en panne, parfois grippé encore, est en pleine réparation. Tous les élèves n’ont pas encore leur école pionnière. Toutes les Amina du pays n’ont pas encore une scène de théâtre et un tableau en couleurs et en lumière, mais quelque chose a commencé … et doit se poursuivre.











