Société

Sabah Chraibi: L’intégration de la femme nécessaire au développement du pays

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ALM : En tant que spécialiste de la question du genre, pourriez-vous nous donner votre appréciation quant aux avancées en la matière ?
 

Sabah Chraibi : Le processus démocratique engagé traduit la volonté royale par l’adoption de nouvelles lois et mesures. Ces mesures ont été renforcées par les dispositions de la Charte communale relative à l’élaboration de plans de développement local selon une approche sensible au genre et à la création d’une commission de l’égalité et de l’égalité des chances au niveau local et même régional comme annoncé par le Souverain. L’environnement politique est incontestablement plus favorable aujourd’hui que par le passé ; couronné par la nouvelle Constitution de juillet 2011 faisant de la parité une voie d’avenir pour la pleine participation des femmes dans les lieux du pouvoir et des décisions. Certaines difficultés demeurent toutefois inhérentes aux espaces où se construisent les rapports homme-femme.  

La femme s’affirme de plus en plus dans la création d’entreprise. Plusieurs organisations militent dans ce sens pour lui faciliter la voie et la confirmer dans sa place. Quelles sont les actions mises en œuvre ?

Le rôle économique des femmes est de plus en plus important, bien que l’inégalité d’accès au travail dans une conjoncture difficile en trace l’importante limite. La place des femmes dans la décision publique dépend aussi de leur rôle économique. C’est une contradiction évidente que les Marocaines connaissent à ce niveau. Le rôle économique des femmes peut se mesurer dans leur intervention dans les entreprises structurées, dans les administrations et dans les activités informelles. Le nombre de femmes entrepreneures marocaines possédant ou dirigeant une société est estimé entre 9.000 et 10.000 chefs entreprises.
Des contraintes majeures rendent difficile l’acte de créer par les femmes et son inscription dans la visibilité légale. Difficulté d’accès au financement, insuffisance de formation qualifiante, quasi-absence d’un encadrement de qualité répondant aux spécificités féminines et au poids des responsabilités familiales qui leur incombent sont autant de freins pour les femmes. Les décisions et les orientations économiques doivent intégrer davantage l’approche féminine au niveau de la formation et de l’accompagnement. La réalité du tissu économique et social de notre pays témoigne de l’ingéniosité de nos femmes s’activant dans de nombreux domaines mais dont le travail et les produits sont faiblement valorisés en raison essentiellement du difficile accès au marché.
Leur quasi-absence des Chambres professionnelles, ou leur présence symbolique dans les bureaux des organisations syndicales ne plaidant pas en leur faveur. Une politique d’encouragement et d’accompagnement organisée autour de centres d’initiatives locales permettra certainement à nos femmes de développer leurs activités, le plus souvent déployées dans l’informel, de les structurer et de les rendre visibles.

En tant que militante, ressentez-vous un réel changement de comportement en faveur de la femme au niveau des ministères, institutions, hauts fonctionnaires d’Etat ?

Certainement, le changement est manifeste, sauf que nous ne pouvons pas en affirmer la généralité au niveau de toutes les directions et de tous les services. Le rapport au genre diffère notamment entre niveau central et collectivités territoriales.
 
Le discours du Souverain est clair en direction de la femme quant à sa place dans la société marocaine. L’article 19 de la nouvelle Constitution en est une résultante. Qu’en est-il de la position du gouvernement ?

Le gouvernement pèche par son rapport au temps ; un rythme de changement lent, des incohérences dans le discours et une absence de visibilité quant aux mécanismes à même de réguler les inégalités homme-femme. L’instance pour la parité, organe constitutionnel, ne semble pas s’inscrire dans les urgences du gouvernement même à la moitié de son mandat !

En tant qu’experte de la question, pouvez-vous nous livrer vos recommandations dans le cadre de la régionalisation au féminin ?

Un dispositif légal et réglementaire de gouvernance local ayant pour objectif stratégique de contribuer à favoriser la citoyenneté active des femmes et de promouvoir la bonne gouvernance grâce à des institutions gouvernantes plus transparentes, plus responsables et plus équitables est aujourd’hui mis en place.  
Une perception nouvelle de la gouvernance territoriale est désormais inscrite dans le projet de régionalisation avancée intégrant l’approche genre dans la gestion des affaires des collectivités locales. Le schéma institutionnel local est certes à ancrer dans une pratique de partage réel. Il porte sur la création auprès de conseil communal d’une commission consultative dénommée «Commission de la parité et de l’égalité des chances» dans la loi 17-08 qui modifie et complète la charte communale. L’approche genre dans la démarche participative de l’élaboration du plan communal de développement est désormais prise en considération par le biais de l’article 36 de la loi 17-08.
Un Fonds d’appui a été créé pour la promotion de la représentativité des femmes. Ce fonds profite aux projets présentés par les partis politiques et par les associations œuvrant dans le domaine de la promotion de la représentativité féminine, de la bonne gouvernance ou du développement humain.
Ces mécanismes de représentation réaménagés dans les instances régionales avec un réel suivi d’un partage équilibré du pouvoir et des responsabilités renforceront le processus de la démocratie de proximité.

Le mot de la fin…

Si le Maroc officiel d’aujourd’hui est dans une vision plus nuancée que par le passé, de la croissance économique comme seul moteur de progrès, les préoccupations sociales comme la promotion des femmes doivent faire l’objet de programmes volontaristes, coordonnés et surtout d’implication de tous et de toutes. En clair, responsables politiques, opérateurs économiques, leaders d’opinions doivent tous avoir pour mot d’ordre l’accès égal des hommes et des femmes aux droits économiques et sociaux.

La Formation Professionnelle, le socle expérimental

L’intégration du genre dans les politiques de la formation professionnelle a été rendue possible, notamment, par la coopération étrangère. Pionnier dans le domaine, les experts canadiens accompagnent la réforme de l’éducation par le biais de l’Approche par Compétences, projet financé par l’Agence Canadienne de développement international (ACDI). Les chiffres parlent d’eux mêmes : «les filles représentent 42% des inscrits dans le domaine de la formation professionnelle. Parmi les lauréats, elles représentent 45% en fin de parcours. Sauf 33% d’entre elles réussissent cependant à obtenir un poste d’encadrement». Les limites à ce niveau sont palpables car la politique du genre n’a pas encore atteint son stade global. Lles secteurs prioritaires dans l’intégration de cette politique demeurent l’agriculture, la pêche et le tourisme. L’approche globale représenterait l’étape suivante.  Selon Claudie Solar, Professeure en psychopédagogie et en andragogie à l’Université de Montréal, «au Maroc la démarche serait identique à celle entreprise il y a plusieurs décennies au Canada car nous avons tous les ingrédients nécessaires pour favoriser l’institutionnalisation de cette politique du genre».
 

Point de vue

«La femme a connu une évolution remarquable, ce qui reflète un mouvement d’émancipation progressif grâce aux réformes mises en place durant cette dernière décennie sous le règne de SM Mohammed VI. Dès 1999, en effet, un Plan d’action d’intégration de la femme a été mis en place. Malheureusement, il existe toujours des freins bien que la femme profite d’une meilleure représentativité dans la sphère politique. Si en 1997 le Parlement offrait à peine deux sièges aux femmes, elles sont 60 aujourd’hui à occuper des sièges. Personnellement, je ne suis pas forcément pour la méthode des quotas mais je pense qu’il fallait commencer par cette méthode pour éradiquer la discrimination. Cela dit, je mettrais en place le même outil dans le domaine  économique de telle sorte à éradiquer les injustices dans l’attribution des postes au sein de la fonction publique. Si l’article 19 est clair, il n’en demeure pas moins que la réalité est tout autre… 5% de femmes à peine sont dans des postes de responsabilité dans les organes publics de gouvernance… Il faudrait mettre en place des mesures coercitives pour les institutions qui ne respectent pas la politique du genre. Les prochaines communales devraient également tenir compte de cet aspect fondamental.
Aujourd’hui, nous avons le cadre légal et une volonté de la part de la plus Haute Autorité. Les partis continuent, toutefois, à adopter des comportements machistes au lieu de laisser la femme jouer son rôle. Nous avons effectivement des places à prendre de droit. Nous devons mener cette guerre car c’est une lutte continue et ce n’est pas gagné d’avance. Des efforts restent à faire dans le domaine de la parité. Une Haute instance de la parité est fortement attendue. Et ce serait révolutionnaire dans un pays musulman. L’AFEM comme d’autres organes associatifs est partie prenante au débat et nous avons, clairement, formulé nos propositions. Déjà, pour son efficacité, l’organe doit être indépendant. Sur un autre registre, l’AFEM a proposé dans la dernière loi de Finances que la femme active bénéfice d’abattements fiscaux en intégrant les salaires du personnel qu’elle engage au sein du foyer. D’une pierre deux coups, ces personnes seraient déclarées au niveau de la CNSS.  Bref, il y a encore beaucoup de choses à faire pour promouvoir la femme dans le monde du travail et dans la société marocaine d’une façon générale. Mais ce qui est sûr, c’est qu’à travers l’ouverture de son économie, le Maroc se doit de relever le défi de la compétitivité. Et ceci, il ne pourra le faire qu’avec des compétences confirmées et des deux sexes. La mise à contribution de la femme dans les économies est devenue une condition sine qua non. Une récente étude de la Banque mondiale vient de révéler d’ailleurs que la femme fait preuve de plus de résilience, d’endurance et d’acharnement que l’homme. Et c’est bien pourquoi la politique du genre est nécessaire à intégrer dans toutes les politiques d’une nation car elle contribue à la paix sociale dans un pays et assure la pérennité des générations».

 

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