Tribune libre : A l’ombre de coronavirus

Tribune libre : A l’ombre de coronavirus

Demeurer en repos chez soi est une occasion propice pour redécouvrir ses émotions et ses envies, ses craintes et ses phobies, être à l’écoute de son tempo personnel, suivre progressivement, harmonieusement et savoureusement cette reconnexion à soi-même.

Par Farouk Youssef (*)

Coronavirus : un fait mondial qui occupe tous les esprits, un fléau qui s’abat sur les quatre coins du monde, une question qui s’impose avec acuité à l’intelligence humaine, un ennemi invisible qui, «du sang que nous perdons croît et se fortifie», un fardeau qui pèse lourdement sur le Présent et nargue l’incertain Avenir, un mystère qui fait jaser les savants austères et les fervents amoureux de la vie, un infiniment petit auquel se plient toutes les sommités, un virus qui va démocratisant le mal, terrassant puissants et faibles, nantis et démunis, réduisant tous les bipèdes- ou presque- à une «servitude involontaire», à un confinement chez soi, à un repli sur soi lourd de conséquences.

Car se confiner c’est d’abord faire face à sa finitude, reconnaître, par la force de «corona», sa misère, sa dépendance. Blaise Pascal a finement souligné cette gêne qu’éprouve l’être humain à huis clos. «J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre». Si le divertissement, selon l’auteur des Pensées, sert d’alibi aux descendants d’Eve et d’Adam, pour «fuir, là-bas fuir», développant démesurément leur pseudo grandeur, force est de constater que l’examen de soi, ce regard introspectif par lequel l’être se livre au passionnant débat de sa conscience, est l’unique panacée au mal-être.
A l’ombre de coronavirus, à l’abri de l’enfer sartrien : «les autres», l’être en nous se doit d’appréhender cette opportunité «covidesque» afin de recouvrer son c.v originel (1), son moi profond, intime, vidé de tous les artifices et les masques, prêt à s’ouvrir à soi pour se re-co-naître ou se repenser. La mise en jachère de sa vie, forcée mais salutaire, permet à cet être si proche et si mystérieux de faire surface. Demeurer en repos chez soi est une occasion propice pour redécouvrir ses émotions et ses envies, ses craintes et ses phobies, être à l’écoute de son tempo personnel, suivre progressivement, harmonieusement et savoureusement cette reconnexion à soi-même. Si le cogito cartésien est la condition sine qua non de l’existence, cette existence prend forme et sens dans et par le biais de la réconciliation de l’homme avec lui-même.

L’ouverture à soi favorise donc l’avènement de la jouissance pure, l’émerveillement devant les choses que la civilisation a malicieusement dissipé au profit d’une «pourrissante lumière». Proust l’a bien compris lorsqu’il se confina, se déroba aux regards étrangers pour enfin être présent à soi. De sa retraite, il recomposa, par le truchement d’une Madeleine inspiratrice, tout un monde où le temps se vida de son sens conventionnel pour se charger d’un autre, intime, essentiel. Aussi Le temps retrouvé est-il le couronnement d’une existence à soi finement accomplie. Le promeneur solitaire, lui, confère au present continuous ses lettres de noblesse. Emancipé d’un passé qui n’est plus et d’un avenir qui n’est pas encore, l’auteur des Rêveries, depuis sa retraite salvatrice, loin des autres, ses persécuteurs, son enfer, peut désormais savourer son confinement, son juste là, un véritable locus amoenus dans un présent qui dure.

Dire que le confinement offre à l’homme une chance inouïe d’être présent à soi, c’est souligner qu’une telle présence ne peut s’accomplir réellement que par une remise en question de l’être confiné, une critique constructive susceptible d’interroger ses convictions et ses doutes, ses ambitions folles pour les raisonner, ses manquements pour y remédier, ses illusions perdues pour l’assagir. Loin d’être une autoflagellation passive, un lamento pour justifier un fiasco ou relater, la mort dans l’âme, une mésaventure, l’autocritique authentique se veut dynamique, interactive ; l’être, à la fois sujet et objet, prend conscience que la refonte escomptée n’est pas une mince affaire. C’est une expérience de longue haleine, dure et périlleuse, sollicitant affects (pour Spinoza, les affects positifs augmentent notre puissance d’agir) et intellect : deux forces agissantes que la personne en question doit savamment combiner pour juger et jauger sa vie dans la durée comme l’a bien dit cet esprit renaissant : «Je ne peins pas l’être. Je peins le passage». Le «je» pensant table sur sa franchise pour se dire dans sa nudité et sur l’inconstance pour souligner toutes les modifications imprévues, apparemment absurdes, parfois déconcertantes qui s’opèrent dans cet être en mouvement. Montaigne nous apprend, dans ses Essais, que la quête de la vérité, de sa propre vérité, passe nécessairement par l’examen critique de sa propre personne ; il en fait une feuille de route pour mieux connaître la nature humaine.

Se repenser dans le confinement, à l’ombre de coronavirus, c’est justement repenser sa relation aux autres, à l’Autre qui, selon A. Saint Exupéry, «loin de [nous] léser, il [nous] augmente». Par-delà les différences socioéconomiques, culturelles, ethniques ou religieuses, l’Autre nous renvoie notre image dont la quintessence est l’humaine condition ; il nous rappelle que le monde que nous habitons peut être ou le théâtre de notre ruine ou le réceptacle de notre salut. Si l’autre est parfois enfer, il est souvent une aubaine, un don que tout un chacun doit apprécier à sa juste valeur, sa valeur d’Homme. Altruisme, tolérance, compassion, amour, civisme, c’est là la juste résolution de l’épineuse équation du moi et de l’autre, car cette combinaison des énergies et les efforts démultipliés à l’échelle mondiale sont la preuve tangible d’un destin commun, voire d’une destinée dont nous détenons les ficelles.
Puisse le déconfinement être une véritable ouverture à soi et à l’Autre ; puisse ce monde nouveau que nous attendons avec impatience –et qui nous attend avec méfiance- être plus juste et plus humain.

(*) Professeur agrégé de français
Cpge : Alkhansaa – Casablanca

(1) Jeu de mots : pour Jankélévitch, le CV (curriculum vitae) donne une fausse image de l’individu puisqu’il passe sous silence ce qu’il a de particulier (ses aventures amoureuses, ses convictions les plus intimes…); le c.v (coronavirus) permet, en forçant le confinement, la reconnexion de l’homme avec son moi profond, intime, originel.

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