Nabil Benabdeljalil : «Travailler son image est dix fois plus grand que le temps consacré au métier d’artiste»

Nabil Benabdeljalil : «Travailler son image est dix fois plus grand  que le temps consacré au métier d’artiste»

Entretien avec Nabil Benabdeljalil, compositeur marocain

Le compositeur marocain Nabil Benabdeljalil verra son «Adagio pour cordes» interprété par l’Orchestre Philharmonique du Maroc (OPM) du 20 au 26 janvier à Agadir, Casablanca, Oujda et Rabat. Il en donne un avant-goût et s’exprime sur ses prédilections de s’occuper de ses œuvres que de sa renommée.

ALM : Il est rarissime qu’un compositeur marocain de musique classique soit connu du public. Comment vous présentez-vous à celui-ci ?

Nabil Benabdeljalil : Votre question me mène à une autre. Comment se présenter notamment à un lecteur marocain qui n’est pas habitué à la musique classique, au concept d’artiste qui ne fait pas partie de la culture de consommation? En fait, les choses les plus simples d’apparence sont souvent les plus complexes. Pour le musicien en musique classique, que ce soit le compositeur ou l’interprète ou le chef d’orchestre, l’exigence envers soi et l’art ainsi que l’auditeur est très élevée. Ce qui induit que, naturellement, nous appartenons à une élite malgré nous. Nous ne faisons pas n’importe quelle musique. La nôtre nécessite un niveau de réflexion assez approfondi et une écoute qui ne soit pas superficielle. Aussi, la musique classique a une spécificité de présenter par elle-même un langage, une langue, voire un discours à part entière qui ne se cache pas derrière la parole. La musique en soi est le discours, un mode et un monde d’expression. Pour répondre à votre question, ma formation académique est en composition avant tout. J’ai fait des études de composition à Kiev à l’académie Tchaïkovski dans les années 90 et j’ai un master dans le domaine. Après quoi, j’ai fait une autre formation au conservatoire de Strasbourg et avec d’autres professeurs.

Au Maroc, les quelques compositeurs de musique classique ne s’affichent pas. Pourquoi ?

Peut-être qu’ils n’ont pas le temps, ou ils sont occupés par la composition elle-même, le travail sur le développement de soi qui ne s’arrête pas et sur la matière bien-aimée qui est la musique. Nous, compositeurs, n’avons pas le temps, nous sommes tellement occupés par notre univers musical et le travail dans ce sens. Tel est le paradoxe de la célébrité. Le temps que prennent certains pour travailler leur image est dix fois plus grand que le temps  consacré au métier d’artiste. Cela fait partie des choses qui expliquent le paradoxe parce que celui qui réalise les grandes œuvres n’a pas le temps de s’occuper du marketing de celles-ci également. Il y en a certains qui réussissent à le faire, mais c’est parce qu’ils ont beaucoup de chance et quelqu’un qui les aide. La question qui se pose c’est celle du public et de l’approche. Si je m’occupe trop de ces deux questions, cela peut toucher à ma question du lien que j’ai avec la musique, de mon approche personnelle en tant que musicien. Donc de quoi dois je m’occuper ? de la réalisation de soi ou du public ? Ce sont des questions de fond pour tout artiste.   

Qu’est-ce que cela vous fait que l’OPM interprète votre «Adagio pour cordes» ?

Déjà, c’est magnifique que l’orchestre joue mon œuvre. C’était tellement attendu. L’OPM est un organisme assez sérieux, qui connaît très bien le travail d’organisation. Aussi, leur programmation est une question qui nécessite beaucoup de clairvoyance. Faire la balance entre la profondeur artistique nécessaire et les goûts du public, ce sont les questions épineuses des organisateurs. Bravo parce qu’ils ont osé programmer ma musique. Quant à mon «Adagio pour cordes» qui va être joué, ils l’ont déjà fait au Festival des alizés à Essaouira. Je crois qu’après ce moment, ils ont décidé, d’ailleurs je remercie beaucoup le comité artistique de l’OPM, de l’introduire dans leur répertoire. Pour moi, c’est un grand honneur et une reconnaissance qui fait plaisir !   

Est-ce que votre « Adagio pour cordes » en tant que composition est typiquement marocain ou à caractère occidental?

A mon sens, il y a deux sphères de l’authenticité. Il s’agit de celles culturelle et individuelle. En tant qu’individu, la mienne se voit par ma manière d’aborder les choses, mon toucher, mon propre feeling et tempérament. Quant à l’authenticité culturelle, quand on est compositeur ou artiste, qui relèvent de la culture contemporaine, une question se pose. Y-a-t-il authenticité culturelle qui représente mon pays, la culture ou la civilisation à laquelle j’appartiens ? Dans mon cas, la réponse est certainement positive. D’ailleurs ces deux authenticités étaient pour moi toujours indispensables. Du moins, la recherche de cette authenticité parce que je ne prétends pas l’avoir. Cette double authenticité a également été pour moi centrale dans mes recherches et dans la réalisation de mon moi intérieur en tant que musicien et compositeur. Après quoi, la question qui se pose, c’est celle de l’identité. C’est là que l’identification identitaire simpliste pourrait être dangereuse. C’est pourquoi il faut être extrêmement prudent. Quand je parle de ma culture, je dis qu’au moins le Maroc a quatre facettes. Celles andalouse, arabe-orientale, amazighe et africaine. Tout cela, c’est moi. Dans ma « symphonie marocaine en quatre tableaux », c’était le Maroc rural, arabophone, populaire et amazigh. Dans mon « Adagio pour cordes », c’est plus l’appartenance à la grande culture arabo-islamique qui est mise en évidence. Mais ce n’est pas tout ! Il y a également d’autres références qui viennent peut-être via la musique russe.

Pourriez-vous nous donner un avant-goût de votre «Adagio»?

Tout comme ces confluents de la musique classique, il y a ceux qui font partie de la musique arabe traditionnelle, notamment celle islamique, parce j’ai utilisé tout simplement une version du Adhan dans deux modes (maqamat) différents de la musique arabe moyen-orientale. Les modes «Rasd» et le «naqriz» sont perceptibles de manière assez claire. Dans mon œuvre, ce n’est ni de l’arrangement ni de la fusion. D’ailleurs, il y en a ceux qui vont reconnaître cet « Adhan » très difficilement. C’est un travail de recherche pour laisser le spectateur se bercer et se subjuguer. C’est notamment une réflexion pour le public.           

       

Comment un compositeur de musique classique peut-il trouver l’inspiration ?

C’est toujours la curiosité envers l’acte créateur s’il y en a. Quand on dit qu’il y a acte créateur, on est en train de légitimer l’idée de la muse qui descend d’en haut, qui siffle dans l’oreille et donne l’inspiration. Il est vrai qu’il y a un petit peu de cela, c’est clair. Mais il y a surtout beaucoup d’assiduité. Par exemple, Igor Stravinsky, un des grands compositeurs du 20ème siècle, dit : «Je ne vais pas attendre l’inspiration parce que l’appétit vient en mangeant». Quand on est dans cette conception du travail, il faut savoir manger. En l’occurrence, il faut maîtriser beaucoup d’outils qui relèvent de l’ordre non seulement de la technique de la réalisation mais aussi de la capacité de l’entraînement à conceptualiser. Parce qu’on ne conceptualise pas par inspiration mais par entraînement et expérience. L’inspiration vient par la suite pour remplir le canevas déjà dressé par un travail conceptuel. D’autant plus qu’un compositeur l’est ou ne l’est pas. Je crois dur comme fer à cela malgré la formation.

Un dernier mot…

Mon «Adagio pour cordes», qui va être présenté par l’OPM, est le 3ème et dernier mouvement de ma symphonie de chambre. Celle-ci se compose de trois mouvements. Les plus joués sont le 3ème et le 2ème. Celui-ci a été joué, le 20 novembre dernier, à l’opéra de Berlin. Et avant d’être joué par l’OPM à Essaouira, cet Adagio a été joué par l’English Chamber Orchestra à Londres. L’ensemble de la symphonie a été joué une seule fois par les Boho Strings sous la direction de David Ramael en Belgique l’an dernier. Et j’espère que l’OPM joue prochainement toute la symphonie.

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