L’Istiqlal désormais à plusieurs têtes

L’Istiqlal désormais à plusieurs têtes

Le SG a délégué une partie de ses prérogatives à un comité restreint

Pour tout ce qui concerne les tractations avec le PJD au sujet de la formation du gouvernement, le secrétaire général du parti de l’Istiqlal s’est retiré du jeu pour passer la main à d’autres membres.

C’est une première dans les annales de l’Istiqlal : le secrétaire général a accepté d’abandonner une partie de ses prérogatives à une commission formée de trois membres du conseil national qui assureront cette mission jusqu’à la tenue du prochain congrès prévu en mars prochain. C’est là une des décisions majeures qui ont été prises lors de la réunion extraordinaire du conseil national tenue samedi 31 décembre. Dans la foulée, et pour tout ce qui concerne les tractations avec le PJD au sujet de la formation du gouvernement, le secrétaire général, Hamid Chabat, s’est également retiré du jeu pour passer la main à d’autres membres. Raison pour laquelle, dans la soirée même du samedi 31 décembre, une petite délégation de trois personnes, dont l’ancien ministre Bouaamar Taghouane, a fait le déplacement au domicile de Abdelilah Benkirane pour faire le point sur la question. A la sortie de leur entrevue avec le chef de gouvernement, les membres de ladite délégation n’ont fait aucune déclaration quant au contenu de leurs échanges avec M. Benkirane.

La situation inédite que vit aujourd’hui le parti de Allal El Fassi est la pire qui puisse arriver à une formation, à savoir d’être dirigée en même temps par plusieurs têtes, dans le cas de figure, un secrétaire général, mais pas plein, un comité de direction restreint et de l’autre côté une autre commission chargée de négocier avec le PJD sans oublier bien sûr les autres instances que sont le comité exécutif et le conseil national. On peut imaginer aisément la difficulté pour le parti à arrêter des décisions avec des pouvoirs aussi diffus.

Les ténors du parti désolidarisés…

De même et surtout, on peut imaginer la difficulté à laquelle est aujourd’hui confronté le patron du PJD qui, du coup, se retrouve face à un parti représenté par plusieurs interlocuteurs avec tout ce qui s’en suit comme incertitudes quant à la fiabilité, la légitimité et la représentativité des décisions et positions du parti. Abdelilah Benkirane est probablement conscient plus que jamais que l’Istiqlal qu’il a en face aujourd’hui est un parti disloqué.

D’ailleurs, on aura remarqué lors de la réunion de samedi l’absence flagrante d’une grande majorité de figures connues, de ténors, de sages, du parti, d’anciens secrétaires généraux, d’anciens ministres. Le soutien que cette frange peut apporter au secrétaire général n’est pas négligeable surtout que les ténors sont connus pour entraîner avec eux l’opinion au sein du parti. Et ce n’est pas tout. Une quarantaine de ces ténors, et non des moindres, dont deux anciens SG, en l’occurrence Abbas El Fassi et M’Hammed Boucetta, ont rendu publique en milieu de semaine une pétition où ils dénonçaient les dérapages de l’actuel SG lui demandant presque explicitement de déposer sa démission puisqu’ils estiment qu’il n’est plus apte à mener le parti.

Le cas Abdelouahed El Fassi

Autre surprise qui complique la donne puisqu’elle confirme davantage cette ambiance d’instabilité au sein de l’Istiqlal, les membres du courant Bila Haouada (littéralement sans répit), mené par Abdelouahed El Fassi, se sont affichés comme étant des supporters de Hamid Chabat au dernier conseil national. Or, ce n’est un secret pour personne, la défaite de Abdelouahed El Fassi face à Chabat aux élections au poste de SG en 2012 a failli faire exploser le parti et, depuis, le camp du candidat perdant, constitué dans ledit courant, est connu pour être un féroce adversaire de Hamid Chabat. Un revirement qui peut servir l’actuel SG, certes, mais qui va changer la donne quant aux modalités de la participation, si elle a lieu, de l’Istiqlal au futur gouvernement.

Source d’instabilité pour la majorité ?

Plus que ça. Pour les observateurs, l’instabilité que vit aujourd’hui le parti de l’Istiqlal se traduit en grandes incertitudes quant à sa continuité ou non au sein de la majorité. On se rappelle encore la crise gouvernementale de 2013 quand Hamid Chabat, une fois élu, avait remis en question les bases des accords passés par son prédécesseur, Abbas El Fassi.

Or le parti étant aujourd’hui dirigé par un SG aux prérogatives en partie déléguées à des comités créés pour la circonstance, où la prise de décision est diffuse, plus divisé que jamais entre, d’un côté, une frange et non des moindres qui demande le départ de Chabat et, d’un autre côté, ses supporters, l’issue du prochain congrès, prévu fin mars 2017, est encore plus incertaine que jamais. Et le pire des scénarios qui puissent arriver à la majorité serait un revirement dans les positions de l’Istiqlal en cours de chemin.

Benkirane pourra-t-il de nouveau prendre ce risque, lui qui en a déjà payé le prix cher en 2013 ?

La grogne des anciens ministres

Dans sa réunion du samedi 31 décembre, le conseil national de l’Istiqlal a confirmé la décision annoncée concernant le passage en commission disciplinaire à l’encontre de trois de ses figures connues et anciens ministres que sont Karim Ghellab, Yasmina Baddou et Ahmed Toufik Hejira. Aux trois, on reproche d’avoir fait des déclarations au sujet des «dérapages» du SG, Hamid Chabat, allusion faite à ses propos concernant la Mauritanie qui ont été, ces derniers jours, à l’origine d’un gros incident diplomatique avec le voisin du Sud. Incident qui a nécessité l’intervention du Souverain en personne et une visite éclair de Benkirane à Zouerate où il a rencontré le président mauritanien pour tenter d’aplanir le différend.

Mais ces trois anciens ministres ne sont pas les seuls à avoir fait des sorties médiatiques. La plus en vue est cette pétition signée et publiée, jeudi 29 décembre dans la soirée, par 38 membres du parti et non des moindres qui dénonçait elle aussi les «dérapages» de Hamid Chabat et concluait que ce dernier «n’est plus apte à diriger le parti». Parmi les signataires, les deux anciens patrons du parti, Boucetta et Abbas El Fassi, mais aussi de nombreux anciens ministres autres que les trois déjà connus, notamment Abdelkabir Zahoud, Rachid El Filali, Abdellatif Maazouz, Mohamed Saad Alami ou encore des figures connues de la famille istiqlalienne comme M’hammed Khalifa, Omar Hejira, Latifa Bennani Smires et Mohamed Mae El Ainayne…

Même si les pro-Chabat ont tenté de la balayer d’un revers la traitant de nulle, non avenue et sans aucune valeur ni portée juridique au sein du parti, la pétition n’est pas passée inaperçue et a commencé à produire quelques effets. Sinon, comment expliquer la décision prise lors la réunion du conseil national de déléguer une partie des prérogatives du SG à un comité provisoire ?

Ces figures qu’on n’a pas entendues

Au moment où les uns supportent, les autres dénoncent, certains sont restés extrêmement discrets, prudents, voire muets. C’est le cas d’un grand absent, Nizar Baraka. Grand et ancien militant du parti, connu pour avoir toujours été présent aux moments forts, Nizar Baraka est probablement et visiblement trop pris par ses responsabilités à la tête du Conseil économique, social et environnemental. Autre ancien ministre qui a adopté une démarche prudente dans cette tumulte: Adil Douiri.

L’homme, pourtant connu pour sa franchise dans ses prises de position, s’est contenté d’une sortie «soft» sous forme d’une tribune chez un confrère où il a adopté une démarche conciliatrice de rassembleur en appelant à la raison et à la nécessité pour le parti de prendre du recul et d’œuvrer, d’abord, pour l’intérêt du pays et avant tout. Enfin, probablement parce qu’il est encore tout nouveau à l’Istiqlal, l’ancien harakiste et ministre du tourisme, Lahcen Haddad, est resté totalement absent du paysage.

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