Sharon face à son parti

Sharon face à son parti

«Personnellement, je serai surpris s’il survit à la crise », a déclaré à l’AFP Eitan Bentsur, qui fut directeur général du ministère des Affaires étrangères, lorsque M. Sharon dirigeait la diplomatie israélienne, à la fin des années 1990. Car l’annonce lundi par M. Sharon de son intention de démanteler 17 colonies de la bande de Gaza et, à terme, de mettre fin à la présence juive dans ce territoire, revient pour le Premier ministre à renier l’idéologie de son propre parti, le Likoud, et tout son passé d’architecte de la colonisation. C’est la première fois que le chef de la droite nationaliste prône l’évacuation de juifs installés dans l’Eretz Israël (Israël aux frontières bibliques, de la Méditerranée au Jourdain). Le leader de l’opposition travailliste, Shimon Peres, a résumé cette situation en félicitant ironiquement M. Sharon d’avoir « adopté la position du Parti travailliste ». M. Sharon avait pourtant préparé l’opinion publique à un tel revirement. D’abord en acceptant en 2002 le principe de la création d’un Etat palestinien indépendant. Il avait aussi, en 2003, dénoncé « l’occupation » des territoires palestiniens, des propos soigneusement calculés qui avaient été perçus à droite comme une véritable hérésie.
Enfin, en décembre, il avait dévoilé son « plan de séparation », confirmant que cela nécessiterait l’évacuation de petites colonies enclavées en territoire palestinien et difficiles à défendre. En Israël, il y a ceux qui ne croient pas à la sincérité de M. Sharon et pensent que son intention d’évacuer la bande de Gaza est due à de simples considérations tactiques, par exemple sa prochaine visite aux Etats-Unis, ou encore ses problèmes avec la justice, puisqu’il risque d’être prochainement inculpé dans une affaire de corruption.
« L’enquête criminelle ne peut pas ne pas avoir un rapport avec le rythme frénétique » des actions et déclarations de M. Sharon, estime l’analyste Joseph Alpher, ex-conseiller de l’ancien Premier ministre travailliste, Ehud Barak. Il parle ainsi d’une « campagne de relations publiques organisée » dont le but est de placer M. Sharon bien au centre de l’échiquier politique, en phase avec l’opinion publique israélienne.
L’explication pourrait toutefois être plus fondamentale. Un autre analyste israélien, Dan Schueftan, assure, par exemple, que M. Sharon a tout simplement réalisé graduellement que le rêve pour lequel il avait oeuvré toute sa vie, c’est-à-dire le consolidation de la présence juive dans l’ensemble d’Eretz Israël, n’était tout simplement plus réaliste et qu’il était même dangereux pour l’Etat hébreu. D’où ce plan de séparation unilatérale, qui obligerait Israël à évacuer quelques colonies, dont toutes celles de la bande de Gaza, mais qui se traduirait aussi par l’annexion d’une partie de la Cisjordanie et aboutirait à un Etat palestinien croupion. M. Bentsur affirme ne pas avoir le moindre doute sur le fait que M. Sharon ait vraiment l’intention d’évacuer Gaza et voit dans ses propos « une admission de sa part que les choses ne peuvent rester en l’état ». « Il n’y a aucun doute qu’il a franchi le Rubicon », estime-t-il, c’est-à-dire qu’il a atteint un point de non-retour. Les sondages montrent que la majorité des Israéliens, mais aussi apparemment la base du Likoud, soutiennent sa politique face au Comité central du parti, contrôlé par les ultras. D’où les fuites orchestrées par l’entourage de M. Sharon sur la tenue d’élections anticipées si la droite l’empêche d’appliquer son plan. En somme, M. Sharon s’appuierait sur l’opinion publique, sur le pays réel, pour faire plier son propre parti.
« S’il n’y avait pas la question de ces accusations de corruption, je dirais avec une certitude absolue qu’il s’en tirera », affirme M. Schueftan.

• Christian Chaise (AFP)

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