Des lettres persanes concernant le Maroc (13)

Mes mulets et toute ma suite étaient à peine embarqués, qu’il s’éleva une querelle assez vive entre mes soldats nègres et les bateliers.
Comme ce n’était pas la première fois que cela arrivait, je restai tranquille dans un coin du bateau ; mais lorsque j’aperçus un des bateliers qui remettait mes effets à terre pendant que son camarade tenait un de mes soldats au collet, je sentis que l’affaire devenait trop sérieuse pour que je puisse me dispenser de m’en mêler. Ayant demandé ce qui les mettait dans une si grande fureur, j’appris que la colère de mes soldats venait de ce que les bateliers voulaient exiger le droit de péage payé par tous les voyageurs, et dont je devais être exempt en voyageant pour le service de l’Empereur. Je ne m’arrêtai point à approfondir si la réclamation de mes soldats était fondée ; je mis fin à la dispute en me conformant à l’usage : ainsi, après quelques coups de poing reçus et donnés de part et d’autre, les mulets et les bagages montèrent dans la barque, et je fus passé à Azemmour.
Dans un pays où les sciences sont totalement négligées, et où le despotisme a détruit tout esprit public et fait perdre le goût des beaux-arts, il n’est pas surprenant de ne trouver aucun de ces monuments qui font honneur aux nations policées. Le chemin de Azemmour à Casablanca n’offrit à ma vue que des terres stériles et une chaîne perpétuelle de rochers. Quiconque a voyagé dans un pareil pays conviendra que rien n’est plus fatigant et plus ennuyeux.
Azemmour a un port sur l’océan Atlantique à l’embouchure de Morbeya. Quoique cette ville soit assez considérable, on n’y remarque aucun bâtiment public, et je n’ai rien appris de son histoire qui mérite d’être conservé. Sa situation n’est point agréable, et ses habitants paraissent misérables.
Cependant, par complaisance pour un de mes soldats dont les parents demeuraient à Azemmour, j’y passai le reste du jour. Je venais à peine de m’établir dans la maison d’un Arabe, que j’eus la visite d’un Juif à l’européenne. Ce Juif avait servi un consul britannique et parlait l’anglais avec assez de facilité. Il voulait absolument que j’allasse chez lui, me donna à dîner, et me demanda en grâce d’user de sa maison comme de la mienne. Après le dîner, il me fît voir les différents quartiers de la ville, et en homme de bon conseil, il m’avertit d’être très circonspect dans ma conduite envers le prince qui allait me confier le soin de sa guérison. Il me dit que le caractère des Maures était fort inconstant, et qu’ils étaient gouvernés par le caprice du moment. Afin de donner plus de poids à ses conseils, il me fit l’histoire d’un chirurgien européen qui avait été appelé auprès du prince maure, et qui s’était tiré un coup de pistolet dans la tête par suite de l’ingratitude de son illustre malade, qui ne prenait point les remèdes qu’il lui ordonnait, et le rendit responsable de ses maux qui, au lieu de diminuer, augmentaient toujours. Ce prince injuste avait obligé le chirurgien à se donner lui-même la mort en sa présence.
Le 13 octobre, après avoir pris congé de mon Juif, je partis à huit heures du matin pour aller à Safi, où j’arrivai le 15 au soir. Le pays que je traversai ne valait pas mieux que ceux que j’avais vus ; il était inculte et rempli de pierres.
En sortant d’Azemmour, j’aperçus la ville de Jadida sur la droite du chemin. C’est une place que le dernier Empereur Sidi Mahomet a enlevée aux Portugais. Il donna beaucoup d’importance à cette conquête, qui pourtant n’en méritait guère ; car personne n’ignore que les grandes dépenses que cette ville occasionnait aux Portugais, et l’embarras d’y entretenir une garnison sans en tirer aucun avantage essentiel, les avaient déterminés à l’évacuer avant l’attaque. Cela est si vrai, qu’ils avait fait embarquer d’avance tout ce qui lui leur appartenait, et qui avait quelque valeur ; mais l’Empereur qui voulait donner à ses sujets une haute idée de ses talents militaires ne commença pas moins un siège en règle, malgré les dispositions où étaient les habitants à ouvrir leurs portes. Il fit construire un bâtiment (qu’on voit encore du chemin) pour mettre à couvert toutes les munitions de guerre, et le siège fut poussé avec toute l’habileté dont sa majesté maure était capable. Les Portugais ne se défendirent que pour se donner le temps d’emporter le reste de leurs effets, après quoi ils abandonnèrent la ville.
Le jour de mon arrivée à Safi, je passai près des ruines de ce qui était jadis une ville considérable. Elle avait été bâtie par un des Empereurs de Maroc. A la place qu’occupait cette cité, on ne trouve plus que des jardins et quelques cabanes habitées par des soldats nègres invalides. Ces décombres sont encore entourés d’un rempart fort épais.
Safi, situé au bas d’une montagne escarpée, a un port de mer.
La ville est petite, et n’est remarquable que par un palais d’une assez belle ordonnance, qui est quelquefois habité par les fils de l’Empereur ; elle est défendue par un fort qu’on a placé au Nord près de la ville. Ses environs sont hérissés de montagnes et couverts de bois. Safi faisait un grand commerce avec l’Europe avant que l’Empereur Sidi Mahomet eût forcé les négociants européens à s’établir à Essaouira. Sa rade est sûre, excepté par les vents d’Ouest trop violents ; alors les vaisseaux risquent d’être projetés vers la côte.
Pendant le peu de temps que je passai dans cette ville, je logeai dans une maison juive où je vis deux Arabes qui avaient été à Londres, et qui avaient retenu quelques mots d’anglais.
Le plus grand plaisir qu’ils crurent me faire fut de me présenter une chaise et une petite table. Depuis ma sortie de Tanger, je n’avais trouvé nulle part (excepté chez le consul de France à Rabat) de ces meubles, dont l’usage nous est devenu d’une nécessité absolue.
Les Maures ne s’en servent jamais. Le 16 octobre, je quittai Safi pour me rendre à Essaouira, où je ne pus arriver que le lendemain au soir. La distance entre ces deux villes est d’environ soixante milles.
Presque en sortant de Safi, je rencontrai une grande montagne fort difficile à monter à cause des rochers escarpés dont elle est remplie.

• Par William Lemprière
Voyage dans l’empire de Maroc et au Royaume de Fez

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