En hommage à Haïm Zafrani

En hommage à Haïm Zafrani

Natif de la ville de Sefrou, dont il se sert des dimensions spatio-temporelles et socioculturelles pour encadrer sa création littéraire, notamment hamehallekhim al hammayim «Ceux qui marchent sur l’eau» et holekhet im kamun, Hozeret im zaâter «Celle qui s’en va avec du cumin et qui revient avec du thym », dont la traduction anglaise au titre romantique de «Moroccan Love Story» cherche toujours, me semble-t-il, un éditeur qui soit Marocain, Ben Simhon est un fou de son pays d’origine, le Maroc. En réponse à un message électronique où je lui présentai mes condoléances suite à la mort d’un ami à lui et à moi, maître en science et aîné en âge, un autre fou de son pays d’origine, le Maroc, feu Haïmhaïm Zafrani, décédé le mardi 30 mars 2004, ce fou de Sidi Lahsen Alyoussi de Sefrou m’écrivit ce que je traduis de l’anglais ci-après :
«Je suis affligé d’apprendre la mort de notre ami, professeur Haïm Zafrani. Le sens à donner à l’événement est que personne ne peut échapper à la mort, et que personne n’est éternel, à moins qu’il ne donne quelque chose à ce monde. Et là, je crois que Haïmhaïm Zafrani a donné beaucoup d’amour à tout le monde, et a légué pour nous et pour beaucoup d’autres un héritage mémorial d’humanisme, de culture judéo-marocaine et d’esprit. De ce point de vue, Haïmhaïm Zafrani a gagné l’éternité et nous a laissés vivre à la lumière de sa mémoire et suivre son exemple dans la vie.» Effectivement, quiconque connaît l’oeuvre de feu Haïmhaïm Zafrani et/ou qui l’aurait approché de près, dans la vie de tous les jours, ne peut qu’être frappé du recul que ce savant a toujours su prendre vis-à-vis des vicissitudes de la conjoncture et des aléas de l’actualité, lesquels ô combien ne sont-ils qu’autant d’alibis pour justifier les tendances agressives chez l’inculte. Rien ne perturbe sa foi inexorable en la bonté humaine, et aucun de tous les désastres sociopolitiques qui ont secoué son temps, en France, au Maroc et au Moyen Orient, n’a jamais pu avoir raison de sa détermination à poursuivre, contre vents et marrées, son entreprise de longue haleine, qui consistait à dépoussiérer tout un pan d’une tradition vécue, où la culture propre d’un groupe ou d’une ethnie ne faisait qu’ajouter un plus aux conditions générales d’une coexistence fructueuse, au lieu de se constituer en rempart d’isolement et en un alibi savant, bon pour justifier la haine propre à l’ignorance et à l’inculture. L’esprit versé, sur le plan de l’intellect, dans les splendeurs de la kabbale et de la mystique, auquel il consacra d’ailleurs beaucoup de ses travaux (Sefer Yetsira, Saâdia Gaon, Bifergan), Haïm Zafrani avait les yeux, sur le plan de l’historie, braqués sur l’espace judéo-musulman en Andalousie et au Maroc. Ses publications sont venues combler, au moins en partie, un vide terrible que l’hagiographie et l’historiographie traditionnelles accusaient et accusent encore aujourd’hui, comme l’a souligné un jour feu Germain Ayach, en matière du rôle de la composante juive dans l’histoire générale et sectorielle du Maroc et d’Andalousie. En plus de sa production personnelle dans ce domaine, Haïm Zafrani a transformé le département des études hébraïques de l’Université de Paris VIII, à un certain moment de sa carrière, en une chapelle d’études réservée aux étudiant(e)s marocain(e)s, qu’il initiait avec soin à l’écriture Rachi et à l’étude critique des manuscrits judéo-arabes du Maroc et d’Andalousie. Certain(e)s d’entre eux et d’entre elles contribuent déjà aujourd’hui à la prise de la relève dans le domaine.
Qui dit Haïm Zafrani dit authenticité marocaine. Membre de l’Académie du Royaume du Maroc, le Roi du Maroc figure toujours parmi les premières personnalités à recevoir toute nouvelle publication que ce savant sort, et il tient à ce que l’envoi arrive effectivement à destination et qu’il ne se perde pas dans les méandres du Sérail, comme il m’en a avoué le souci tout récemment lors de la dernière visite que je lui ai rendue le jeudi 04 septembre 2003.
Heureusement que Sa Majesté Mohammed VI eut le sens et le tact historiques de décorer ce savant juste trois ou quatre semaines avant sa disparition, et j’imagine bien ce qu’un tel geste doit représenter pour quelqu’un qui s’appelle Haïmhaïm Zafrani et qui tient à la lettre «Ayin» de son nom comme nous le verrons; ce genre de sens et de tact, les collègues et élèves de Zafrani en ont aussi eu lorsqu’ils ont lancé «Présence juive au Maghreb» (Editions Bouchene), ouvrage collectif de quarante contributions offertes «en témoignage d’amitié, d’estime et de reconnaissance à Haïm Zafrani qui, depuis un demi siècle, élabore une oeuvre considérable [en explorant] la fécondité du patrimoine culturel bimillénaire du judaïsme marocaine et en faisant connaître sa production écrite et orale dans toute sa diversité et son ampleur ».
Lors de ladite visite qu j’ai faite à la famille Zafrani, et dès mon entrée dans ce paisible et rayonnant appartement de la rue José Maria de Heredia à Paris, Mme Celia Zafrani lui remit la carte de voeux (représentant une kettouuva médiévale) que j’avais attachée à un petit bouquet de fleurs que je lui avais offert en entrant et qui portait quelques mots de ma part en hébreu, en guise de félicitations pour la famille Zafrani à l’occasion de la fête du rosh hashana 5764, qui pointait à l’horizon. Il se mit sur le champ à en lire le texte en affichant une grande satisfaction, mais s’arrêta soudain pour me faire remarquer qu’en Hébreu, son nom à lui s’écrit et doit s’écrire, comme en Arabe, avec la lettre «Ayin» en deuxième position, entre /z/ et /f/, comme dans le vocable pour «safran» en arabe marocain. Il se leva aussitôt et m’apporta du blanc correcteur pour que je procède moi-même, auteur de la dédicace, au rajout de cette lettre mystique qui fait l’authenticité de son nom et dont le Livre de la Création (Sefer Yetsira) dit notamment : «L’Eternel fait de la lettre Ayin un Roi, associe le Roi à une couronne, ajuste cellle-ci à celui-là et fait de cela le Capricorne de l’Univers … ». Je procédai soigneusement à la correction en respect à l’estime particulière dont Pr. Zafrani honore ma calligraphie hébraïque, chose qu’il a bien tenu un jour à souligner dans sa réponse à une lettre que je lui avais écrite en 1988 au sujet d’une coquille d’impression dans son livre de grammaire de l’hébreu avec David Cohen (PUF 1969), relative à la numérotation exacte du verset de l’Ancien Testament : im tishmeru et mitsvotay ve-natatti lakhem matar be’ittu «Si vous observez mes commandements, je vous donnerai de la pluie en sa saison».
Il prit ensuite le soin de souffler soigneusement sur ladite carte pour en sécher le liquide correcteur ; et ce n’est qu’après que les choses ont été bien faites, que nous avons enfin eu droit à prêter attention à la théière de thé marocain à la menthe, que Mme Zafrani avait bien voulu nous préparer. Mr. Zafrani m’a parlé de ses (dernières) publications, tout ce qu’ils considèrent, lui et sa femme, comme seule richesse; et je leur ai montré à l’occasion le magnifique album de photos d’Ilias Harous (belev haree haatlas), témoignage vivant de l’ancienne présence juive en Atlas, dans le Sous et au Sahara, qu’un cher collègue à moi venait de m’offrir au terme d’une visite au Musée de l’Art et de l’Histoire du judaïsme de la rue du Temple à Paris, et qui m’a fait la belle double surprise d’être préfacé par mon ami, G. Ben Simhon, et de contenir un souvenir de mon enfance : une belle photo de l’école de l’AIU qui se trouvait tout près de mon école primaire à Ouled Berrhil.
Avant que je ne prenne congé de la famille, Mme Zafrani nous prit, Pr. Zafrani et moi-même, deux belles photos autour du plateau argenté de thé marocain. Je ne savais pas que c’étaient là des photos d’adieu après vingt ans de rapports intenses et de courrier régulier dont je garde jalousement, de mon côté, la trace.
Je ne savais pas qu’en demandant à Mme Zafrani de faire ce geste pour moi, je mimais en fait les gestes d’Ilias Harous au niveau de la personne qui représente la conscience profonde et vivante de communauté dont cet artiste-photographe a immortalisé dans son album les derniers moments d’une histoire bimillénaire. Je ne savais pas que Haïm Zafrani, esprit versé dans la béatitude de la mystique et dans les la splendeur des significations kabbalistiques du monde du Sefer Yetsira, dont une édition de prestige placée sur un chevalet orne toujours son salon, fêterait autrement, et à partir d’autres dimensions et d’autres sephirot ontologiques, la prochaine haggada shel pesah, lui qui, comme par hasard, a mis à jour le seul texte berbère connu jusqu’ici qui soit noté en caractères hébraïques, à savoir précisément le texte de la haggadah shel pesah, qu’il publia conjointement avec Paulette Galand Pernet. Avec le départ glorieux de Haïm Zafrani, flambeau de la conscience séfarade en Occident musulman, cinq an après le départ aussi glorieux de son ami et collègue feu Shlomo Morag en été 1999, un an après son inauguration du 6e Congrès de l’Association européenne des études juives, tenu en 1998 à Saint Pedro Martez au sommet de la symbolique ville ancestrale de Tolède où j’eus personnellement l’honneur de l’approcher de près sur le plan des relations humaines, une autre page de la conscience séfarade est tournée, mais l’histoire continue d’écrire ses belles pages, et la pensée de Zafrani y est certainement pour quelque chose, comme l’a bien exprimé Ben Simhon.

• Mohamed Elmdedlaoui
Institut Royal de la Culture Amazighe – Rabat

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