Souvenirs de « Al-Tahrir » (10)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (10)

Comme je l’ai déjà dit, rien dans al-Tahrir ne changea quand il devint al-Raï al-Am, à l’exception du nom et de quelques petits détails, dont notamment l’éditorial –qui portait désormais le titre du journal lui-même- ainsi que ma rubrique “Bonjour”, qui devenait «Bi al-arabî al-fasih» (franc-parler), et mon pseudonyme «Issam», désormais «Ibn al-Balad» (l’enfant du pays). Pour le reste, commentaires et rubriques de al-Tahrir se retrouvaient intégralement dans al-Raï al-Am.
M. Ahmed Bensouda était un homme généreux et bon vivant, qui souvent nous invitait à dîner à son domicile, où nous échangions plaisanteries et anecdotes. Je puis attester que jamais je ne le vis contrarié ni de mauvaise humeur, cependant qu’il passait quasiment toute sa journée parmi nous. A une seule et unique reprise, il me fera part de quelque ressentiment. En voici le récit.
Un jour, comme j’étais occupé dans mon bureau à rédiger un article, Mahjoub Ben Seddiq, membre du secrétariat général de l’UNFP et secrétaire général de l’UMT, fit son entrée, suivi de M. Bensouda. Je connaissais bien Mahjoub et il me connaissait également. Durant les premiers mois de l’Intifada et lors de la fondation de l’UNFP, nous entretenions une relation semblable à celle qui me liait à Baçri, Youssoufi et Mahdi. Comme à son habitude lorsqu’il était excité, il ouvrait la porte à la volée, fit irruption dans la pièce et me lança, les yeux exorbités : «Où sont les loques d’amis?» Il fallait entendre Barçi et Youssoufi qui, fraîchement libérés, étaient en période de récupération, Mahdi étant bien entendu à l’étranger.
– Qu’y a-t-il donc ? m’enquis-je.
– J’ai pu parvenir à un accord avec Ahardane, répondit-il. Il est prêt à signer son adhésion à l’UNFP ! Mais voilà que tes loques d’amis sont absentes !
Puis, faisant volte-face, il sortit de la pièce en coup de vent, comme il y était entré.
Bensouda se tenait toujours debout à sa place. Après un instant de silence embarrassé, il articula, comme à regret :
– Ne suis-je pas moi-même un membre du secrétariat général, Si al-Jabri ? me demanda-t-il, amer.
– Vous connaissez suffisamment Mahjoub pour ne pas vous en formaliser, répondis-je, conciliant.
Il va sans dire que la démission de MM. Boutaleb et Bensouda des rangs de l’UNFP fut le fruit de fortes pressions exercées par le pouvoir. Mais il faut reconnaître, d’autre part, que les comportements adoptés par certains membres du secrétariat général n’en allégeaient nullement le poids. Baçri et Youssoufi – qui n’ignoraient rien des pressions auxquelles les deux hommes étaient soumis – s’étaient cependant habitués, par le fait même de cette relation particulière qui le unissait au point de n’en faire qu’une seule et unique personne, aux rencontres et consultations bilatérales. Leurs liens avec Abdallah Ibrahim et Abderrahim Bouabid remontaient par ailleurs très loin.
A cela s’ajoutait le fait que les glaces antiques n’avaient pas encore eu le temps de fondre entre les anciens militants de l’Istiqlal et ceux issus du PDI.
Un véritable fossé séparait en effet les deux partis depuis l’ère du protectorat, pour se trouver davantage élargi suite à l’image donnée par les Français, à Aix-les-Bains, du PDI, dépeint comme étant un parti dont la «modération» était supposée contrebalancer l’ «extrémisme» de l’Istiqlal. A la relation historique tout à fait particulière qui liait entre eux les anciens militants de l’Istiqlal et les anciens Résistants, s’opposait donc celle, plus «officielle», qu’ils entretenaient avec les militants issus du PDI et du Mouvement Populaire.
C’est dans ce contexte qu’il faut voir les réunions que les premiers avaient l’habitude de tenir à l’exclusion des seconds : réunions «intimes», où l’on se sentait plus en confiance que lors de celles, officielles, du secrétariat général. Les uns et les autres étant des humains avant que d’être militants, il fallait s’attendre à ce qu’un ressentiment naquît peu à peu dans les coeurs. C’est vraisemblablement là une des raisons qui ont dû déterminer, dans l’esprit des deux anciens militants du PDI qu’étaient Boutaleb et Bensouda, cette décision de retrait progressif, qui devait aboutir à leur démission des rangs de l’UNFP.
Discrète, sans fanfare, ni tapage, mais survenant à l’évidence sous les pressions –et les tentations aussi vraisemblablement- du Pouvoir, cette démission ne pouvait que susciter hostilité et suspicion, et même parfois des actions visant délibérément à causer gêne et embarras.
C’est ce qui advint, par exemple, juste à la suite de cette démission. Après que Baçri et Youssoufi eurent été libérés, ce dernier reprit ses fonctions au sein du journal, devenant ainsi, en pratique, le rédacteur en chef de al-Raï al-Am.
Or, libéré en vertu d’une grâce royale, Baçri pouvait, en sa qualité de directeur de al-Tahrir, en reprendre la publication quand il le voulait : reprise que désirait fortement M. Bensouda, directeur de al-Raï al-Am, qui avait entre-temps, au même titre que M. Boutaleb, gelé leurs activités en tant que membres du secrétariat général de l’UNFP. Je penchais personnellement pour cette même solution. Reprendre la publication de al-Tahrir et suspendre al-Raï al-Am permettait en effet d’éviter d’inutiles gênes au directeur démissionnaire de ce dernier. Ce ne fut malheureusement pas l’avis de tous, la majorité jugeant qu’il était inutile de suspendre al-Raï al-Am tant que son directeur n’en aurait pas lui-même expressément formulé le désir.
La «crise» durera en effet. Al-Raï al-Am continuera à paraître, au dam de son directeur officiel, jusqu’à ce que, de guerre lasse, ce dernier fît parvenir au secrétariat général de l’UNFP, le 23 novembre 1960, une lettre où il en demandait la suspension.
Le numéro du lendemain –il était déjà prêt à être mis sous presse à l’heure où nous parvint la nouvelle- paraîtra sans les rubriques L’Opinion publique et Franc-parler, et sans nul commentaire politique.
Uniquement des informations nationales et internationales avec, en haut de la première page à gauche, un communiqué que je rédigeai moi-même, sous le titre «Al-Raï al-Am cesse de paraître ; al-Tahrir reprend sa parution», et dont voici le texte : «Le secrétariat général de l’UNFP nous fait savoir que M. Ahmed Bensouda, directeur du journal al-Raï al-Am, lui a exprimé son désir de faire cesser la parution de ce dernier. Aussi le journal cessera-t-il de paraître à compter de ce jour. Dans les jours à venir, al-Tahrir reprendra sa parution. Attendez-vous donc à voir bientôt reparaître votre journal, al-Tahrir».
Al-Tahrir reprendra en effet. Outre le nom du journal et celui du directeur, le seul changement sera le nom du rédacteur en chef, ajouté en haut de la première page.
Le journal continuera ainsi à paraître jusqu’à sa suppression définitive, qui interviendra durant l’été 1963.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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