Souvenirs de « Al-Tahrir » (6)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (6)

Mordu du PMU ! Parmi les prolongements de cette sympathie réciproque et muette qui avait fini par me lier à quelques éléments de la police, je cite cet épisode édifiant.
C’était en 1973, durant la grande vague d’arrestations dont les militants de l’UNFP avaient été victimes, suite aux incidents qui s’étaient produits à Sidi Bouazza, Goulmima et en d’autres contrées du pays. Comme les arrestations se faisaient de manière absolument arbitraires, il était tout naturel que ceux d’entre nous qui étaient encore en liberté fissent de leur mieux pour se mettre hors de portée de la police. Je choisis pour ma part une façon originale de disparaître : je passais mes journées assis à une table du café Mersultan, à jouer au tiercé ! Bien évidemment, je n’avais absolument pas le moindre penchant pour les courses de chevaux, ce n’était là qu’une autre façon de se cacher, consistant tout simplement à se mettre en évidence ! Les agents de police qui me connaissaient voilaient à peine leur sourire quand ils me voyaient absorbé par mes listes de tocards et de favoris. Là encore, je me fis de nouvelles connaissances, de nouvelles sources d’informations – un journaliste peut-il d’ailleurs s’en passer… La campagne prit fin sans que je sois inquiété. Mille fois, on aurait dit à mon sujet : «Laissez-le donc tranquille, celui-là ; il ne fait que jouer au tiercé !»…
• Conjonctions de coordinations…
J’habitais un appartement au troisième étage de l’immeuble des Instituteurs, sis à la rue Salonique, face à l’hôpital 20 Août, quand survinrent les événements de Casablanca (23 mars 1964). Au second, l’appartement au-dessous du mien était occupé par le militant Larbi al-Jabri, membre du comité chargé à l’époque de la création du Syndicat national de l’enseignement. J’étais alors responsable du parti au sein de ce comité et en même temps secrétaire général de la Jeunesse Ittihadia. De nombreux cadres de l’UNFP et de différentes organisations estudiantines furent arrêtés. Aussi, quand, vers 20h30, le soir qui suivit les événements, on vint frapper à ma porte, (après celle du camarade Larbi, qui était absent), me trouva-t-on parfaitement préparé à cette éventualité. A celui qui me dit que le maître voulait me voir, je demandai si je pouvais avertir ma famille, ce qu’il m’accorda, suite à quoi on me fit monter –non sans m’avoir auparavant bandé les yeux- dans un véhicule où cinq autres personnes, les yeux également bandés, prenaient déjà place. Quand la voiture s’ébranla, je concentrai mon attention sur les tournants que son chauffeur lui faisait prendre, essayant de deviner l’endroit où nous nous rendions. Finalement, après mille détours, je conclu que nous étions sans doute conduits dans une des mille villas que la police utilisait comme centres secrets de détention et d’interrogatoire.
A notre arrivée, on nous ordonna de descendre de voiture, en gardant les bandeaux sur nos yeux et en mettant chacun la main sur l’épaule de celui qui le précédait. Comme nous marchions ainsi, en véritable procession d’aveugles, l’un de nos garde s’écria soudain, comme agacé par nos pas trébuchants : «Allez ! Avancez ! Tas de conjonctions de coordination !» (Kâna wa akhawatoha !)
Je réprimai un sourire. J’avais reconnu la voix de l’un de nos amis policiers qui participaient aux opérations de saisie de al-Tahrir. L’homme, à l’évidence, voulait que je sache qu’il était là. Un mince fil d’espoir, auquel je n’hésitai pas à m’accrocher… Ils nous conduisirent devant un escalier qui donnait du jardin sur une pièce de l’étage, et nous dirent d’escalader les marches.
Durant l’ascension, des trébuchements et des interjections « involontaires » m’apprirent que parmi mes compagnons figuraient des responsables du SNE. Notre séjour ne durera pas longtemps. Au bout de quelques jours d’interrogatoire relativement peu serré, on nous laissera en effet partir.
• L’assassinat de Omar
Un dernier souvenir de cette époque : lorsque, deux heures seulement après l’assassinat du martyr Omar Benjelloun, j’appris la nouvelle de l’ignoble attentat, je commençai par me demander qui pouvait bien avoir commandité un tel acte. Je pensai d’abord à quelques éléments de la Bourse du travail auxquels nous opposait alors un sérieux différend, et qui considéraient feu Omar comme l’ennemi à battre. A mes yeux, nul autre, dans les conditions où était le pays, ne pouvait oser entreprendre un acte aussi irresponsable. Abderrahim Bouabid penchait, lui, pour la thèse d’un certain appareil qui se serait chargé d’accomplir le méfait. Mais ce soir, vers 18h, un de mes proches me fit parvenir un message oral, envoyé par un des agents amis qui avaient l’habitude de nous avertir des saisies de al-Tahrir. Je le connaissais par ailleurs personnellement, pour avoir été ensemble à la même école en 1952-1953. Le contenu du message oral était en substance : «Ne vous y trompez surtout pas ! L’opération a été menée par des éléments de la Jeunesse islamique, relevant de M. Moutie. Si quelqu’un doit être accusé, c’est M. Untel, qui avait donné rendez-vous aux exécutants à Ben Jdiya, puis devant la mosquée Ahl al-Sunna à Derb Sultan, pour rendre compte du résultat de l’opération.» C’était à quoi les interrogatoires préliminaires avaient abouti.
Le soir, rendez-vous était pris au domicile du martyr. Là, avisant feu Abderrahim Bouabid qui, les traits tirés par la fatigue et la colère, se tenait parmi les dizaines d’autres militants présents, je me frayai un passage vers lui. Quand je lui soufflai à l’oreille le contenu du fameux message, il eut ce sourire sarcastique que nous lui connaissions, et me lança, hargneux : «Pures conjectures !» Il était en effet très soupçonneux à l’égard de tout ce qui provenait des appareils de l’Etat, par crainte d’éventuelles fausses informations fournies à dessein par ces appareils. Je répondis tout de même que j’avais une totale confiance en la bonne foi de mon informateur. De toute manière, ajoutai-je, nous en aurions bientôt le coeur net. Le lendemain, en effet, feu Abderrahim vint lui-même me trouver pour me confirmer la véracité de l’information : le gouverneur de Casablanca –Moulay Moustafa Alaoui, à l’époque – avait pris contact avec lui pour la lui confirmer.
Je m’arrête là, l’objet de ces propos n’étant pas l’assassinat du regretté Omar. D’ailleurs, le dossier tout entier est entre les mains des responsables du Parti : certains avocats possèdent également des copies-originales ou rectifiées- de ce dossier.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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