«Dans le scriptorium» de Paul Auster: La phobie de la page blanche

«Dans le scriptorium» de Paul Auster: La phobie de la page blanche

Très vite le jeu avec les symboles prend corps chez Auster, comme dans Brooklyn Folies ou la Musique du hasard, là, c’est la perte de la mémoire qui joue le rôle de la mise en abyme littéraire. L’homme ne sait plus qui il est. L’homme ignore pourquoi et comment il se retrouve dans ce lieu.

Mais il saisit très vite qu’il est assigné à résidence entre les quatre murs de cette pièce. Déjà une première prise de conscience : confinement forcé dans un lieu qui nous dépasse.

Mais il y a une ouverture : les quatre murs sont percés d’une unique fenêtre. Tiens, un espoir enfin au fond de l’amnésie. Non, faux signal : la fenêtre donne sur un nouveau mur. On pourrait supposer que nous sommes dans le corridor qui mène vers une multitude de portes, qui sont autant de cercles à franchir avant de retrouver la mémoire, donc soi ou ce qui en tient lieu. Rien de plus faux non plus. Et il y a une porte qui doit bien servir à quelque chose. Mais il ne la voit pas. Quelqu’un va-t-il la franchir un jour, là tout de suite, dans un moment ? L’homme l’espère. Le lecteur n’en sait rien.

Puis, les lignes du roman bifurquent, prennent des sinuosités que l’on attendait, mais bien plus loin. Non, chez Paul Auster, c’est tout de suite qu’il faut aborder les difficultés d’un homme face à la non-connaissance. Les ingrédients de base dans les livres d’Auster sont là : un bureau où sont disposées des photographies en noir et blanc. Et, désormais protagoniste capital dans l’œuvre du New-Yorkais, un manuscrit, sauf que là, ce sont deux manuscrits et un stylo qui attendent d’être lus, ouverts, complétés… Anna finit par faire son entrée en scène. Qui est-elle ? va savoir… Qui est-il, lui? «Mr Blank» selon toute vraisemblance puisque ses interlocuteurs s’adressent à lui avec ce nom. Mr Blank (bon, le jeu onomastique est bien clair, simple, pourrait-on dire) comme une page vide, un fichier vierge. Mais on lui parle à Mr Blank, on lui parle de comprimés, d’un traitement en cours, mais aussi d’amour et de promesses.

Remonter le cours de la mémoire est impossible. Et Mr. Blank doit se faire à l’idée qu’il n’est plus rien, puisqu’il ne se souvient de rien. Cela tient à cela, la vie : un ensemble de faits, de visages et de noms que l’on emmagasine; à la moindre faille, le puzzle se rouille et la machinerie tombe en rade. Mr. Blank est l’exemple type de l’homme qui doit tout réapprendre. Mais avant cela, il doit répondre de son passé (qui ne lui appartient plus) devant des gens qui lui reprochent de les avoir envoyés accomplir de mystérieuses et périlleuses missions, dont certains sont revenus irrémédiablement détruits. L’homme n’est plus l’homme, mais Blank doit se décider à trouver des réponses.

C’est là que les manuscrits doivent être ouverts : Blank cherche dans le manuscrit l’hypothèse d’une explication, une caméra et un micro enregistrent le moindre geste, les moindres bruits de cette chambre où il subit son ultime et interminable épreuve… se retrouver peut-être pour se racheter, peut-être pour se justifier ou tout bonnement pour reprendre le cours de son existence là où il l’avait laissé avant de sombrer dans l’oubli.

Le roman bascule dans le fantastique, technique déjà expérimentée par l’auteur dans la Trilogie New Yorkaise ou Léviathan. Entre la relation du romancier à ses personnages, se glisse, en résonance avec les interrogations les plus profondes de l’Amérique contemporaine, quant à ses responsabilités face à l’Histoire, une lecture de ce qui sous-tend le monde au-delà des frontières américaines. Paul Auster a ceci de précis, c’est qu’il incarne ses personnages dans un espace/ temps défini, mais il a les moyens de leur faire sillonner plusieurs latitudes.

Et dans ce périple, «Dans le scriptoruim» se présente, au bout des pages, comme un essai sur le temps. Une plongée pour se saisir de la mémoire percée. Une lecture des ravages de la société moderne. Un constat sur son champ de vision limité. Ce laboratoire d’écriture qu’est le Scriptoruim devient le lieu où l’on étudie l’Amérique, ses ratages, sa toute-puissance, ses lacunes, ses démons, sa folie des grandeurs, sa chute dans le temps, son précis de décomposition annoncée. Autant de points de vue sur le monde dans sa pluralité qui verse de plus en plus dans une homogénéité néfaste, où les mémoires peuvent être réinventées, et au besoin, réinjectées pour créer de l’humain en série.

Editions Actes Sud. 180 DH

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