Comment transformer les coopératives en véritables entreprises

Comment transformer les coopératives en véritables entreprises

Une approche pionnière en cours de déploiement dans le monde rural

Les petits agriculteurs troqueront le format classique des coopératives contre une approche plus moderne leur conférant une autonomisation progressive.

Les coopératives agricoles réinventent leur business model. Une transformation qui répond pleinement aux dispositions du Plan Maroc Vert particulièrement le Pilier II dédié à l’agriculture solidaire. C’est dans ce sens qu’une initiative nationale a été mise sur les rails depuis 2017 prônant la transformation et dynamisation des coopératives existantes ou en cours de création en des coopératives porteuses de projets agricoles entrepreneuriaux.

Ainsi, les petits agriculteurs troqueront le format classique des coopératives contre une approche plus moderne leur conférant une autonomisation progressive. Le nouveau modèle convertirait les coopératives en structures productives à la fois autonomes et structurées. Cette initiative visant la redynamisation et la création des coopératives agricoles entrepreneuriales vient répondre à un objectif de taille : celui d’organiser les 750.000 agriculteurs en coopératives agricoles, Unions de coopératives agricoles et Groupement d’intérêt économique (GIE) d’ici 2020. «D’importants résultats ont été atteints au titre de cette deuxième phase du Plan Maroc Vert. Cette initiative fait partie des actions phares qui vont marquer le déploiement du Plan Maroc Vert. Nous sommes en train de déployer aujourd’hui une stratégie de phase-out qui va garantir un impact positif et dont le résultat va être pérennisé par les professionnels. Notre initiative remplit pleinement cet objectif», nous explique Jaouad Bahaji, directeur général de l’Office national du conseil agricole (ONCA), organisme qui pilote avec succès la transformation organisationnelle des coopératives à travers un plan d’action intégré (voir entretien P5).

Gouvernance et financement, les leviers de la performance pérenne

Investissement, concurrence et compétitivité sont les principaux axes de cette nouvelle approche d’entrepreneuriat agricole. Deux leviers sont définis dans ce sens, à savoir la gouvernance et le financement. En adoptant ce modèle, le Maroc serait pionnier au niveau continental. D’ailleurs, cette approche a fait ses preuves en Europe, notamment en Espagne. Un modèle qui pourrait être dupliqué au niveau national et éventuellement partagé avec les pays voisins, et ce dans le cadre de la coopération Sud-Sud. Les coopératives sont en effet le noyau dur de l’organisation de l’agriculture. La nouvelle configuration permettra aux petits agriculteurs de faire face à plusieurs contraintes et problèmes, en l’occurrence la commercialisation et l’accès au financement. De même, cette approche permettra à l’Etat de disposer d’un seul interlocuteur et de pérenniser les investissements. Côté coopératives, le nouveau modèle leur permettra d’aller chercher facilement le financement et l’assistance technique adaptés à leurs projets. Inscrire la coopérative dans l’esprit d’entrepreneuriat contribuerait, également, à la valorisation des projets engagés et à harmoniser la qualité des produits mis en vente.

Des forums provinciaux pour promouvoir cette transformation

Depuis son lancement en 2008, le Plan Maroc Vert a insufflé un nouvel élan à l’agriculture solidaire.
Pour ce faire, diverses incitations et actions ont été mises en place pour baliser le terrain aux petits agriculteurs et consolider leurs rendements.

Le Conseil agricole est l’une des composantes sur laquelle le département de tutelle a articulé son action. A cet égard, une stratégie nationale du Conseil agricole a vu le jour dotant ainsi le secteur d’une nouvelle vision d’accompagnement et de responsabilisation des acteurs. Les efforts consentis dans ce sens ont porté leurs fruits. En témoigne la performance observée au fil des ans que cela soit en termes de productivité ou de présence sur le marché local et international. Cet envol ne pouvait se confirmer sans l’organisation des agriculteurs en groupement (Coopératives et GIE).

Une orientation qui semble plaire à l’ensemble de la communauté agricole. Ceci s’illustre par la dynamique de création de coopératives agricoles, dont le nombre dépasse les 8.000 sur la période 2008-2017, soit plus de 72% du tissu coopératif du secteur agricole.

Dans cette optique, l’ONCA a dans ce sens organisé des forums provinciaux. Le dernier en date est celui de Larache qui s’est tenu le vendredi 23 mars 2018. Il s’agit en effet de la sixième étape de ces rencontres qui ciblent en moyenne plus de 150 coopératives à chaque escale.

Les partenaires institutionnels et professionnels de l’ONCA débattent, dans ce sens, avec les agriculteurs, en séance plénière et en ateliers, des thématiques d’actualité permettant ainsi d’évaluer les actions des coopératives et de définir leurs besoins.

Le but étant de capitaliser sur les acquis et de valoriser les résultats atteints en vue de pérenniser l’action des coopératives et de répliquer les success stories aux niveaux local et régional.

«Nous pensons à mettre des actions d’incubation pour préparer la relève»

Entretien avec Jaouad Bahaji, directeur général de l’ONCA

ALM : Tout d’abord, comment est née l’idée d’intégrer l’esprit d’entrepreneuriat dans les coopératives agricoles ?

Jaouad Bahaji : Les évaluations réalisées nous ont poussés à nous interroger sur les moyens à entreprendre pour pérenniser l’action coopérative. Ceci passe par la mise en place d’un cadre institutionnel qui permet d’avoir une meilleure organisation de la coopérative pour qu’elle puisse fonctionner comme une entreprise. Pour une gestion durable et pérenne, les coopératives doivent être autonomes et disposer d’un personnel qualifié. Notons que l’assistance de l’Etat arrivera un jour à échéance. A ce moment-là, la coopérative sera contrainte de poursuivre son développement de façon indépendante. D’où la nécessité d’adopter une telle approche. L’ONCA accompagnera les coopératives sur une durée de deux ans pour atteindre cette autonomie. Cet objectif ne peut se faire sans poser les jalons de l’entreprise. Cette approche impose à la coopérative de tenir régulièrement des assemblées générales et de disposer d’un personnel responsable. Cette organisation permettra, par ailleurs, aux coopératives d’accéder aux marchés et de tisser des partenariats publics et privés. C’est en gros l’esprit que nous voulons promouvoir.

La population de coopératives est hétérogène. Comment faites-vous pour harmoniser votre action de sensibilisation et garantir une meilleure assimilation de ce nouveau concept ?

En effet, les coopératives agricoles ne sont pas sur le même piédestal, notamment en termes de formation, de compétences et d’expertise, sans oublier le facteur de l’âge. Par rapport au premier aspect, nous avons classé les coopératives en trois catégories, à savoir les coopératives opérationnelles de façon saisonnière, les coopératives ayant suspendu leurs activités pour une raison particulière ainsi que les coopératives qui vont être créées. Chacune de ces trois catégories a besoin d’un accompagnement technique spécifique. Cependant, l’aspect ressources humaines et relève reste un élément indispensable qui se pose non seulement pour la coopérative mais pour le secteur agricole de manière générale. Nous devons préparer les fils et filles d’agriculteurs pour prendre le relais de leurs parents et grands-parents et de s’organiser en coopératives modernes. On a même pensé à mettre des actions d’incubation pour les préparer et les accompagner dans la concrétisation de leurs projets agricoles et ruraux.

Vous vous apprêtez à entamer la septième étape des forums provinciaux. Comment évaluez-vous les étapes précédentes ?

Le feedback est positif et très encourageant. Il est important de souligner qu’il y a un potentiel énorme en termes d’investissement. Ces rencontres nous ont permis d’identifier deux aspects importants. Citons en premier l’organisation. Il faut en effet qu’on réfléchisse à un mode de gouvernance approprié et cela ne peut être qu’un modèle qui repose sur l’entrepreneuriat. Le deuxième aspect concerne le financement. A travers le Plan Maroc Vert, l’Etat a mis en place une panoplie d’incitations dont le Fonds de développement agricole, le Pilier II ou encore le financement privé à travers des groupes et institutions partenaires à cette stratégie. Notre objectif aujourd’hui est d’aider les coopératives pour qu’elles soient compétitives. Par rapport à l’après-forum, il y a beaucoup d’initiatives et de projets concrets que nous allons entamer pour accompagner le potentiel existant au niveau de ces régions.

Comment réussissez-vous à convaincre ces agriculteurs d’adopter cette nouvelle orientation?

Tout simplement par leurs propres moyens et logiques. Nous avons mis l’accent sur la production, la rentabilité et la valorisation des produits. Parler d’augmentation de revenu est à mon avis le seul moyen qui permettra aux agriculteurs de prendre à bras-le-corps cette initiative. Franchement, il y a beaucoup d’indicateurs qui nous montrent aujourd’hui qu’il faut ouvrir cette brèche d’espoir pour les coopératives et leur permettre justement de s’accrocher à un projet. Nous sommes très confiants que cela va faire un effet boule de neige pour que l’on puisse atteindre notre objectif, à savoir organiser l’agriculture solidaire d’ici 2020 en coopératives agricoles.

Quid du financement ? Va-t-on au-delà du microcrédit?

L’agriculture demande un investissement assez important et le recours au microcrédit est dans ce sens limitatif. Il existe des incitations de l’Etat qui sont plus importantes que le microcrédit. Il faut juste croire en l’agriculture, travailler dur et être passionné par l’agriculture, par la vie. Notre cheval de bataille est de permettre aux petits agriculteurs de reconquérir le secteur agricole et de s’organiser en coopératives agricoles avec un esprit entrepreneurial. Avec un appui concret et ciblé, ils pourront facilement atteindre leurs objectifs et augmenter leurs revenus.

Quel impact aura cette nouvelle approche sur la commercialisation ?

Je pense que le potentiel commercial est déjà testé. Il y a beaucoup de coopératives, notamment celles qui produisent les produits du terroir, qui participent aux foires internationales. Il y en a même parmi elles qui ont déjà commencé à exporter et à tisser des joint-ventures avec des entreprises internationales. Nous devons aujourd’hui développer et renforcer le potentiel existant et le pérenniser. Il faut tout simplement valoriser le produit agricole marocain et communiquer sur ses vertus nutritionnelles. D’autant plus que les produits issus de l’agriculture solidaire, en l’occurrence des coopératives, peuvent être vendus facilement, au niveau national ou international, car ils incarnent des histoires des terroirs marocains.

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