Correspondance particulière : À la redécouverte de la Mauritanie (6)

Correspondance particulière : À la redécouverte de la Mauritanie (6)

Le pétrole… le pétrole… le pétrole… Force est d’admettre que ce mot est sur toutes les lèvres. Malgré les appréhensions du chef de l’Etat, le colonel Ely Ould Mohamed Vall, qui craint pour son pays l’installation dans une mentalité de rente pétrolière, pratiquement personne n’échappe à la tentation et au mirage. N’est-on pas en Mauritanie, le pays de l’immense désert avec justement ses mirages fallacieux, ses promesses évanescentes. De la description romantique qu’en fait le journaliste français Soudan (lire l’encadré ci-contre) est séduisante parce qu’elle fait rêver, elle n’en est plus qu’une vieille image nostalgique, surannée.
Osons dire que le tableau qu’offrait, jusque naguère, la Mauritanie, celle d’une Mauritanie des Maures nomades, vivant le quotidien difficile du nomade et au mieux du commerçant caravanier, est obsolète. Du moins dans les esprits des indigènes. Mais peut-être aussi, sûrement même, dans ceux des étrangers, dont les voisins du Nord : ces trente deux millions des sans-hydrocarbures frustrés.
«Achta ta ta ta…  ya Oulad al-harrata…». Tout cela me rappelle les comptines enfantines d’un autre temps au Maroc pour saluer les pluies salvatrices et bienfaisantes et conjurer les sécheresses dévastatrices pour l’Homme, le bétail et l’herbe. La pluie espérée en Mauritanie n’est pas composée d’eau, mais d’huile que dégorgent les puits forés sur terre et dans la mer.
Le Mauritanien est content, heureux de cette manne inespérée dont l’exploitation est confiée actuellement à cette société australienne (La Woodside), qui s’est avérée accommodante quand il s’est agi de réajuster, au profit de Nouakchott, les accords après que les nouveaux  gouvernants aient découvert les turpitudes du précédent régime de Ould Tayaâ. Pour l’heure, on se bouscule au portillon. Un grand nombre de firmes internationales opèrent déjà dans les périmètres où l’espérance de nouvelles découvertes est plutôt probante : Wintershall A.G., Petrolium Grouping, Bel Hassa Emiratie Group, Dana, Brimax, International Petroleum Grouping et autres…
Le récent renchérissement du prix du baril du pétrole dans les marchés internationaux, s’il a des effets négatifs pour nombre de pays démunis de cette ressource naturelle, n’en permet pas moins le rush des compagnies d’exploration sur les sites considérés comme prometteurs. L’appât d’un gain consistant, compte tenu d’un marché  qui irait vers un baril à 100 dollars, encourage les plus prudents parmi les chercheurs d’or noir à risquer de gros investissements dans l’espoir d’un avenir texassien ou golfique. Dans toute cette atmosphère d’euphorie pétrolière, on ne peut s’empêcher de penser que cette découverte (et cette exploitation surtout) de ressources nouvelles générant des millions de dollars, prometteurs de possibilités budgétaires considérables, n’ont pas été pour rien dans la conception et la réalisation du coup d’Etat fomenté par le colonel Ely Ould Mohamed Vall et ses camarades militaires du “CMJD”. Etait-il pensable que tous ces hommes qui exécraient dans leur foi intérieur le régime du “dictateur Ould Tayaâ” dont ils stigmatisaient la corruption, la prévarication, la répression et je ne sais quels autres maux, pouvaient laisser le temps à celui qui était le symbole de ce régime honni de savourer et de tirer avantage politique de l’aisance financière et sociale qu’on voyait venir à l’horizon proche de 2007
Dividendes de tous ordres que n’aurait donc pas manquer de faire fructifier un Ould Tayaâ qui, lorsqu’il essayait de faire son “autocritique” ne mettait en balance que les seuls déficits de sécurité et de vigilance suspicieuse. Le seul bénéficiaire de l’embellie qui se pointe à l’horizon proche, par calcul mathématique évident probabiliste, va être “le régime nouveau”, celui né le 3-4 août 2005. Il sera crédité des résultats d’une honnête politique transparente et rigoureuse sinon rigoriste. Les plus sages et les plus sérieux parmi les économistes -prévisionnistes- s’attendent à voir la Mauritanie créditée bientôt d’un taux de développement-croissance de 22%, alors qu’il ne l’était que de l’ordre de 4% l’année 2004. Il est vrai que de ne prendre que l’exemple de cette année-là, la Mauritanie a pâti plus que tout autre pays de l’Afrique sahélienne de la cruelle invasion des criquets pèlerins. Tous les efforts entrepris par l’Etat et la communauté internationale, dont le Maroc, n’ont pas empêché ces redoutables insectes prédateurs de détruire 40% de la production céréalière. L’aide d’urgence alimentaire de 135.000 tonnes pour le cheptel n’a pas été suffisante pour parer au plus désastreux.
L’avenir est donc prometteur et il n’y a pas de danger “dangereux” dont il faut se défier. Les élections de novembre 2006 et de mars 2007, législatives puis présidentielles, pourront se dérouler dans un climat calme au moins sur le plan socio-économique. Les militaires new-look du dernier en date des putschs, celui du “Comité militaire pour la justice et la démocratie”, resteront en place contrôleurs irascibles du gouvernement provisoire et arbitres auto-désignés des élégances démocratiques pour deux à trois ans. Au-delà, lorsque tout sera mis en place institutionnellement, est-ce pour autant que le colonel Ely Mohamed Vall et son équipe s’auto-dissolveront et effaceront tout signe de présence ?
On l’imagine mal, ne serait-ce qu’en raison du fait qu’ils se sentent puissamment responsables, collectivement éminemment responsables de la suite des événements et de l’issue de tout le processus que, très volontairement, ils ont mis en marche.
Comment vont-ils faire ? Ont-ils déjà une petite idée derrière la (les) tête(s) ? Vont-ils l’avoir ?


 La Mauritanie


Ce pays est fait de sable et de vent. Les jours y sont durs et aigus comme un silex sous le soleil, les nuits froides sous le grand ciel aux étoiles figées. La terre y est sèche et chaude, la lumière d’or et de cuivre, les hommes étrangement raides et inapprivoisables. Mais la Mauritanie, avant tout, est une terre de silence, comme si le grand mutisme des dunes et la platitude indifférente du fleuve frontière habitaient le fond de chaque corps.
Pour l’observateur, ce silence, chaque fois qu’il aborde l’essentiel, a longtemps été une énigme. La Mauritanie serait-elle une sorte de sablier hors du temps, où plus rien ne peut apparaître ni mourir ? Tenter de comprendre et a fortiori d’expliquer ce pays, c’est d’abord faire preuve d’humilité. Il faut, séjour après séjour, juxtaposer les images, collectionner les scènes de vie, accumuler les rencontres, écouter, surtout, avec patience et modestie. Peu à peu, l’approche devient esquisse et le carnet de route se transforme en un tableau d’ensemble qu’il faut pourtant sans cesse retoucher. Car la Mauritanie, à l’instar de ses habitants qui semblent parfois savoir tout supporter sans jamais rien concéder, ne se laisse pas enfermer dans les schémas connus. Dans ce pays, à la fois du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest, du Sahara et du Sahel, rien ne relève du prêt-à-porter pour africanistes. On peut certes tenter de couler les deux millions (*) de Mauritaniens dans l’un de ces moules explicatifs conçus pour d’autres. Ils se laisseront faire en souriant, avec la secrète ironie de ceux qui regardent l’étranger s’éloigner obstinément, sourd aux conseils et aveugle aux signes, sur une piste qui ne mène nulle part.

(*) Aujourd’hui (2006) plus de 3.080.000
François Soudan
Le Marabout et le colonel
La Mauritanie de Ould Daddah
à Ould Taya
JALIVRES 1992 – JAPRESS – Paris

Par Abdallah Stouky

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