Des pinceaux, des massages et du café: Ça se passe au pavillon 36 !

Des pinceaux, des massages et du café: Ça se passe au pavillon 36 !

Une fois avoir franchi le portail battant en acier, c’est de la verdure et un calme gênant qui vous accueillent, démentant d’un cran vos préjugés sur ce qu’est un hôpital psychiatrique au Maroc. «Il ne faut pas se laisser avoir car même si les conditions y évoluent, elles restent mythiques». C’est là une phrase qui est censée vous ramener vers les faits réels sans pour autant y parvenir. Il suffit d’emprunter l’allée menant vers l’atelier de Dr. Boushra Benyezza pour, encore une fois, céder au charme du lieu et minimiser la lourdeur du pavillon 36.

Artiste professionnelle, elle a suivi un parcours en psychologie avant de se spécialiser et exercer depuis 2011 dans la seule unité officielle d’art-thérapie au Maroc ; au Centre psychiatrique universitaire (CPU) Ibn Rochd de Casablanca. «Quand je suis venue pour un stage, seul Pr Driss Moussaoui, chef du CPU à l’époque, connaissait l’art-thérapie. Après avoir eu une idée sur mon travail, il m’a demandé si je pouvais rester et c’est comme ça que j’ai pu être à l’origine de la toute première unité d’art-thérapie du Royaume», nous confie Dr Benyezza.  

Des tables rondes, de la peinture, des pinceaux, des matériaux de jardinage, une cuisine et beaucoup de bien-être. C’est ce que l’on aperçoit au moment où l’on met le pied dans l’atelier d’art-thérapie. «Ce lieu est conçu pour être une sorte d’échappatoire pour les patients et même pour le personnel. Vous voyez la chaise de massage dans le coin ? C’est ma façon de dire merci au personnel ou de récompenser mes patients». Les patients s’impatientent. Dès l’arrivée de Dr Benyezza, les bonjours fusent et les sourires se dessinent, à quelques exceptions près. Certains nouveaux ne savent pas à quoi s’attendre. «Généralement, ils me prennent pour un professeur de dessin et cela me va. Ce n’est qu’au bout de quelques séances qu’ils comprennent que cela ne se limite pas uniquement au dessin», explique-t-elle en offrant du café à ceux qui en veulent.

Au-delà de l’expression artistique, comment est-ce qu’un pinceau ramènerait les patients à la raison ? Ici, c’est tout un travail de psychothérapie, accompagné d’un suivi pharmacologique, qui intervient. L’art-thérapeute interpelle l’inconscient, l’intuition, les émotions et l’imaginaire des patients en les initiant au dessin et à d’autres formes d’expression artistique. Les recherches ont permis de prouver qu’en exprimant ses souffrances via le dessin, le patient extériorise ses pensées et finit par se recentrer sur sa maladie.

«Je ne suis là que pour poser des questions et avoir une idée sur le parcours. Il faut juste replacer ce qu’exprime le patient. Au départ c’est désordonné, peut-être même incohérent mais ça prend forme à travers les séances», précise la même source. «Je peux avoir le plus dangereux, le plus violent et le plus imprévisible des patients. Cela ne me fait pas peur», rassure-t-elle. L’astuce résiderait dans la manière avec laquelle on aborde ce patient. Il ne s’agit pas d’un rapport de force mais l’autorité est importante. Savoir recadrer un malade mental est important car, comme expliqué, en l’observant vous pensez l’avoir cerné mais lui, il vous observe en retour et sait jouer votre jeu. Il faut donc être sympathique sans se laisser embarquer par l’autre.
Ceci dit, le travail de  l’art-thérapeute est loin d’être sans incidents. «Ce que je fais est très intuitif. Il y a eu des moments où je me suis pris des chaises, une tarte… je me suis même fait arracher les cheveux», assure-t-elle.

Dans cet atelier, les séances se déroulent généralement en groupe. Dr. Benyezza accueille jusqu’à huit patients par jour, pour leur plupart souffrant de pathologies lourdes. Ils sont généralement des dépressifs ou des schizophrènes qui peuvent facilement passer à l’acte, se montrer violents, voire tuer. Aujourd’hui, elle en reçoit quatre dont un jeune avocat et un professeur à la retraite. A première vue, et tout au long de la séance, ces personnes-là étaient d’une retenue et d’une discipline qui rendent leur identification en tant que souffrant de maladies mentales difficiles pour quelqu’un d’ordinaire. «Ils sont en effet stables actuellement. Ils suivent un traitement et on peut dire qu’ils sont en bonne voie de sortir d’ici», explique Dr. Benyezza.
Programmer des séances de groupe lui permet de mieux observer les patients.

Ce travail d’observation commence dès son arrivée. «Le jeune avocat ne sort plus de son lit et dort plus de 16h par jour. Pour quelqu’un intellectuellement très actif, être hospitalisé est pénible. Je demande à le voir ici pour qu’il puisse s’exprimer. L’écriture est un bon lien de départ entre lui et moi. Le professeur retraité, quant à lui, a un passé très violent, il est schizophrène et peut être dangereux. Depuis qu’il est ici, il a développé une passion pour le dessin. Cette activité le calme et lui donne du recul par rapport à ce qu’il vit».

Dans cet atelier, l’ambition s’agrandit au moment où les moyens se font rares. L’hôpital approvisionne ce lieu de papiers mais la thérapeute est livrée à elle-même pour ce qui est du reste. Dr. Benyezza précise sur ce point : «J’ai approché une bienfaitrice qui s’est engagée pour construire des toilettes, on attend depuis deux mois que cela se concrétise. Nous avons également un manque de crayons et de peintures. J’ai monté un club de cinéma mais ça ne démarre pas à cause d’un problème d’électricité. Le manque de moyens me limite beaucoup dans mon approche. Je fais ce que je peux et pour l’instant ça se passe plutôt bien. Je veux faire reconnaître cette discipline et pourquoi pas, former d’autres personnes à l’art-thérapie de façon à avoir une unité dans chaque service. Même toute petite, elle fera l’affaire».  Tant d’ambitions qui se heurtent à une absence d’aide, y compris celle étatique.

Art-thérapie : Un effet de mode ?

Si Dr. Benyezza est à la tête de l’unique unité officielle d’art-thérapie au c, ils sont toutefois, effet de mode oblige, plusieurs à exercer cette activité dans le privé. L’art-thérapie prend une autre dimension au Maroc. A ce sujet, il y a lieu de tempérer. Organiser des ateliers de dessins au profit de personnes dans le besoin est noble. Toutefois, l’art-thérapie reste, selon Dr Benyezza, «un outil délicat et dangereux.

Cet effet de mode dure depuis deux ans. Ce domaine devient très prisé. Il n’y a pas de mal à cela mais il ne faut pas s’attaquer à la maladie mentale. C’est important car on peut aggraver l’état d’un malade et endommager davantage son esprit à travers un mauvais usage de cet outil», alerte-t-elle en précisant que pour devenir art-thérapeute il faut avoir une formation artistique professionnelle et un parcours en psychologie. A partir de là on se spécialise en oncologie, pédiatrie, maladie mentale ou autre. Si c’est uniquement occupationnel, ça devient de l’ergothérapie et c’est là une discipline très importante pour éviter l’ennui du patient.

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