Du rêve à la prison

C’était le jour le plus ténébreux dans la vie de Smaïl, ce jeudi 13 septembre. Il n’a jamais pensé passer sa jeunesse entre les murs de la prison et devenir un fardeau pour sa mère qui devait se déplacer, au moins une fois par mois, de Khouribga à Marrakech pour lui rendre visite. En effet elle a souffert avec lui depuis belle lurette, notamment à l’âge de l’adolescence. Il n’est resté à l’école que quatre ans. Seule la rue lui a ouvert les bras. Sans métier, il a appris à fumer du haschisch, et à picoler.
Sa mère qui veille sur lui et sur quatre autres enfants ne savait pas quoi faire. Les années passent, Smaïl atteint les vingt et un printemps. Plusieurs voisins de son quartier ont émigré vers les continents d’Europe et d’Amérique. Ils retournent chez eux, en été, en bonne forme avec des bagnoles, des valises pleines d’effets vestimentaires, des bicyclettes pour leurs frères, des cadeaux pour la famille etc. Une image qui s’est calquée dans sa mémoire. Pourquoi pas lui ? La tentation fut la plus forte. L’Eldorado devient un cauchemar qui l’angoisse chaque nuit. Pour le chasser, il a recours aux remèdes à forte sensation.
Du vin rouge ou de l’eau de vie « Mahia ». “Je vais à Casablanca maman…Je veux « Nahrag »…Car je n’ai rien à faire au Maroc… “ affirme-t-il à sa mère qui fond en larmes. Elle n’avait jamais pensé que l’un de ses enfants la quitterait. Elle vit pour eux seuls depuis le décès de leur père. Mais c’est une décision qu’il ne peut plus abandonner. Smaïl regagne Casablanca qu’il ignorait, rencontre d’autres rêveurs de l’Eldorado, passe quelques jours à guetter les bateaux au port, un sachet de pois chiche et deux bouteilles d’eau à la main. Il arrive à monter, avec ses compagnons, dans un bateau qui partira à destination de l’Europe. Il se retrouve après quelques jours sur la terre espagnole. Malheureusement, ses pieds n’ont pas dépassé le port qu’il a été arrêté par les gardiens et refoulé. La loi c’est la loi. Il a été condamné par la Chambre Correctionnelle de Tanger à deux mois avec sursis pour émigration clandestine. Libéré, l’idée d’émigrer ne fait que le hanter encore plus. Au lieu de retourner chez lui à Khouribga, il regagne Nador. Il y reste à vagabonder, mendier et vendre des cigarettes au détail. Il y passe deux ans avant de décider de retourner chez lui.
Sa mère reste bouche-bée, ses larmes gèlent dans ses yeux, elle ne croit pas à ce qu’elle a vu. C’est son fils Smaïl qui est devant elle. Quelle surprise ! Elle n’avait plus d’informations sur lui, au point qu’elle a pensé qu’il était noyé. Il lui a raconté sa mésaventure.“Ne regrette rien mon fils, Dieu te récompensera un jour“, tente-il-elle d’apaiser un peu son désespoir. Quelques jours plus tard, il lui demande une importante somme d’argent pour aller ailleurs ? Sans demander à savoir quoi que ce soit, elle s’est débrouillée et a mis à sa disposition dix mille dirhams. Smaïl se rend à Tanger, rencontre un samsar. Il l’aide à émigrer clandestinement à bord d’une patera.
Il est jeté avec ses compagnons sur les côtes d’Almeria, arrêté et mis entre les mains des autorités marocaines et condamné une fois encore à deux mois de prison avec sursis. Libéré, il décide de ne plus retourner à Khouribga, il se rend à Marrakech, mendie, cire les chaussures, vend n’importe quoi, travaille dans des cafés.
13 septembre 2001, seize heures, il s’adresse à un détaillant de cigarettes, lui demande une cigarette blonde, et lui donne deux dirhams. Le détaillant ne lui rend pas la monnaie. D’un mot à l’autre, le détaillant fait sortir un rasoir menaçant de le balafrer. Smaïl se retire après avoir échangé des invectives. Le détaillant ne se calme pas, le poursuit avec un bâton à la main. Smaïl s’énerve, sort un couteau, et lui assène trois coups mortels.

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