Gauche, la possibilité d’une résistance

Un ennemi commode vous manque et la pensée unique, déjà pas très consistante en ces glorieux temps ultralibéraux, est dépeuplée. Ratatinée, explosée en mille piteux morceaux ectoplasmiques de la bulle d’où elle déclamait, il y a peu, le décalogue du Paradis sur terre.
En ces temps bénis de l’ultralibéralisme en marche, unique, moderne, forcément moderne, triomphant et quasiment sacré, la haine de l’Etat suffisait à forger une doctrine et mobiliser, dans l’enthousiasme de la servilité monnayée, des bataillons de zélateurs.
Des experts, des analystes et toute une ribambelle de «sachants», sachant chasser la bête empêcheuse de maximiser le profit en rond.
Avouons-le, tout de même, cela avait de la gueule. Propre, net, simple et efficace : d’un côté «la loi de la nature» -de la jungle dites-vous ? Qu’importe- la main invisible et infaillible du marché, la concurrence pure et parfaite, les doués, les battants, les gagnants, les élus de la fortune ; de l’autre, ce satané Etat qui voudrait réguler, réglementer, imposer, prélever, redistribuer, contrôler (un tant soit peu), et, horreur, investir et tenir en dehors de la sphère marchande ces choses barbares que l’on nomme les services publics et autres activités relevant de l’intérêt général et suprême de la Nation.
D’un côté la science, la rationalité, le libéralisme (Ah, le joli hold-up !) et surtout, surtout la modernité.
De l’autre, l’utopie, l’humanisme, voire le communisme, à peine camouflé, bref l’archaïsme et l’incompétence.
Jugez-en vous-même : à ma droite le golden boy, le trader, «la bonne gouvernance», les stocks options, les parachutes dorés, les fonds de pension, le « Dow truc» et le «Cac machin», et une novlangue aussi rutilante que «les produits sophistiqués» incompréhensible pour le commun des péquenauds qui s’appela désormais : petit porteur.A ma gauche des politiques, les derniers, un tantinet interventionnistes, parfois souverainistes, sournoisement Keynésiens pour mieux marquer leur indécrottable marxisme, des amis de l’Ecole publique, des fanatiques des services publics, des fous furieux de la fiscalité, des agents actifs de la régulation, des avocats des pauvres, donc des perdants, des ennemis du tout marché, des aigris incurablement soupçonneux des vertus intangibles de la bulle spéculative, des incapables infoutus d’apprécier les joies de la retraite par capitalisation ou encore de la privatisation de l’eau et des chemins de fer. Tels furent les amis de l’Etat.
Que les dieux de toutes les Bourses en soient loués, ce combat entre le Bien et le Mal connut l’issue que l’Homme moderne, le monde moderne, et la pensée reptilienne post-moderne méritaient.
L’Etat devenait un mot obscène. Ses adeptes rasaient les murs de leurs institutions caduques. Quant à la Nation qui le fonde, et autres valeurs dérivées, elles ne valaient plus rien à la Bourse du cynisme régnant.
C’était la fin de l’Histoire.
Et puis, il y eut la crise. L’effondrement cataclysmique d’un capitalisme voyou. La déconfiture de l’idéologie de l’argent roi et de la dictature du tout profit qui cachaient depuis si longtemps l’insondable vacuité de cette sous pensée inique qui a tant asservi le monde et les humains.
Nous autres, les «archaïques», les nostalgiques de l’Etat, les rêveurs de la régulation, etc , nous n’en croyons toujours pas nos yeux et nos oreilles…toute arrogance bue, les à-peine-anciens empereurs de la finance triomphante, de l’ultralibéralisme méprisant, n’avaient pas encore repris leurs esprits après la dégringolade fracassante du haut de leur bulle spéculative, qu’ils appelaient à l’Etat, à la Nation, à la solidarité, aux contribuables, ces gueux hier et aujourd’hui encore corvéables et licenciables à souhait, fonctionnaires compris, pour que les archaïques, ces perdants, ces nuls, viennent éponger leurs actifs pourris, racheter leurs pertes, renflouer leur business.
Etat, ô sublime Etat, joue ton rôle selon le principe ultralibéral : les profits sont individuels et les pertes collectivisées. Puisque tu aimes tant ce mot.
Voilà où on en est. L’Etat est réhabilité par la criminelle légèreté de ses pires contempteurs. La Nation reprend des couleurs. Celle du drapeau et de ses valeurs. Au service de ceux qui ne rêvaient que de son démantèlement.
La gauche devrait pavoiser. On devrait se saisir de cet intermède historique dans la marche d’un monde devenu depuis longtemps fou et insaisissable. Et ne plus les lâcher justement sur nos valeurs : l’équité, la justice sociale, la répartition des richesses, la solidarité, la Nation, oui encore et toujours, l’Etat.
Voilà l’idéal politique. Un vrai et beau combat qui devrait rajeunir la gauche, et la créer là où elle n’existe pas.
Ne rêvons tout de même pas trop. On nationalise certes un peu partout, et des banques s’il vous plaît, c’est assez jubilatoire. Mais, une fois la bourrasque passée, ils recommenceront, «les maîtres du monde».
Quant à l’économie réelle, les dégâts, la récession, ce seront les mêmes qui payeront. Comme avant. Comme toujours.
Tant que l’on n’aura pas fait la révolution, entre autres, au nom de l’Etat, de la gauche et de ses valeurs contre une idéologie de l’argent du cynisme qui perdra le monde s’il ne rencontre pas partout et à tout instant, crise ou pas, la résistance d’un humanisme enfin retrouvé.


• Par Mohamed El Gahs

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