La place de l’Istiqlal est dans l’opposition

ALM : Tout le monde s’accorde pour dire que les élections du 27 septembre ont été fatales pour l’Istiqlal, dont vous êtiez membre du Comité exécutif. Est-ce la seule faute du secrétaire général ?
Khalid Jamaï : On ne peut pas dire que les élections ont été fatales à la seule formation de l’Istiqlal. Notre parti souffre depuis longtemps d’un manque flagrant de démocratie interne. Il ne peut évoluer en poursuivant son chemin avec la même structure, les mêmes idées et forcément pas avec les mêmes pratiques. C’est vrai que Allal El Fassi reste notre référence, mais lui-même n’a jamais cru aux idées figées. Dans son mémorable livre L’autocritique, il a écrit qu’il n’était pas sûr que ce qu’il écrivait serait toujours valable au moment où il terminerait le livre…
Ceci pour dire que l’Istiqlal est appelé plus que jamais à entamer sa mue. Une mue dans la continuité qui le projette dans l’avenir.
Justement, comment le projeter dans l’avenir si son secrétaire général n’est pas en mesure de secouer le cocotier ?
Ce n’est pas la personne du SG qui est mise en question. C’est toute la structure du parti qu’il faut le plus vite moderniser. Du Comité exécutif à la base.
Nous sommes organisés comme le makhzen : l’inspecteur général du parti, un poste qui n’existe même pas dans les statuts mais dont le titulaire est le véritable patron de la machine istiqlalienne. Le Secrétaire général est amené à composer avec ce corps. Ensuite il y a les inspecteurs régionaux ou provinciaux qui font la pluie et le beau temps là où ils sont. Et puis le Comité exécutif qui, à valeur aujourd’hui, ne donne pas ce que l’on attend d’une instance pareille au niveau de la ligne de conduite, des idées et de l’implication…Un SG qui a hâte d’être nommé ministre, n’est pas un SG de parti digne de ce nom. La logique veut que le SG d’un parti au gouvernement est plus important que ses représentants au gouvernement.
Vous voulez dire que les partis auraient dû refuser de participer au gouvernement Driss Jettou?
Absolument. Puisque pour des élections honnêtes comme celles qu’on vient d’avoir au Maroc, il aurait fallu logiquement que le chef du gouvernement soit issu de la majorité. Ce ne fut pas le cas et les partis n’ont rien fait pour. Cela dit, quand on réalise à quel point les partis marocains, y compris l’Istiqlal, sont antidémocratiques, je crains pour le peuple et pour le pays si ces gens ont à nous gouverner. L’Istiqlal par exemple est devenu un tremplin pour des arrivistes de tous bords. On ne reconnaît pas ceux qui sont élus au nom de l’Istiqlal ou qui se sont présentés en son nom, à part une infime minorité. Encore une fois, ce n’est pas la personne de Jettou qui est en cause, c’est le principe.
D’ailleurs, je n’étais pas d’accord avec la participation du Parti de l’Istiqlal au gouvernement d’alternance. J’avais proposé, au Comité Exécutif, de nous ranger dans l’opposition et de viser 2002. Cela était évidemment tributaire d’une restructuration du parti sur des bases saines et démocratiques. Hélas, je n’ai pas été suivi dans ma logique.
Vous continuez à penser la même chose, cinq ans après ?
Tout à fait. La place du Parti de l’Istiqlal est aujourd’hui dans l’opposition. Là il pourra faire un travail de proximité, à l’image des actions que j’ai menées dans la région de Chaouia Ouardigha. Dans la périphérie comme ailleurs, les citoyens s’intéressent plus au vécu quotidien et au concret. Les élections locales de 2003 doivent servir à préparer les législatives de 2007.
Vous croyez que le Parti de l’Istiqlal est en mesure de poser des conditions sur la distribution des postes ministériels ?
Vous parlez sérieusement ou vous faites de l’humour ? que pèse et que représente le Parti de l’Istiqlal aujourd’hui ? Il ne peut plus rien imposer. Il acceptera ce qu’on lui donnera.
A vous entendre parler, on se dit que l’Istiqlal n’a pas d’avenir. Comment faire pour le préserver?
Je crois que le Parti de l’Istiqlal n’a plus d’avenir. Nous sommes vraiment dans une situation de quadrature de cercle. Les arrivistes ont inféodé les structures du parti, d’autres sont là pour des objectifs strictement personnels, ceux qui cherchent une immunité ou ceux qui veulent se servir du parti comme strapontin. C’est malheureux de constater que l’Istiqlal ou l’USFP ont été battus par le PJD dans les centres urbains et repêchés dans le monde rural.
Mais en tant qu’istiqlalien, que préconisez vous pour le dépassement de la situation?
je n’ai pas de solutions miracles. Je pense toutefois que seule la démocratie interne est à même de permettre à l’Istiqlal la reconquête du terrain perdu.
Comment interprétez-vous la décision du dernier conseil national du parti qui a mandaté Abbas El Fassi et le Comité exécutif pour prendre l’initiative idoine quant à la participation ou non au gouvernement ?
J’avoue que cette décision m’a surpris. Je n’y ai rien compris. La démocratie interne est à l’opposé de cette notion de mandat que l’on donne au SG pour prendre telle ou telle mesure. Personne n’a le droit de mandater qui que ce soit ni quoique ce soit.
Logiquement, le Parti aurait dû soumettre sa participation à la réunion avec des conditions précises. Ces dernières sont les seules à déterminer la position du Parti et non pas telle ou telle personne, ou la Direction. Le Conseil national est sensé être l’instance habilitée et intermédiaire entre les congrès du parti. Il doit prendre ses responsabilités. Pourquoi il s’en dérobe ? L’Istiqlal doit s’intéresser davantage aux zones périphériques, recruter de véritables militants, de véritables cadres à même de proposer des solutions aux problèmes du pays. Et mettre un terme à ces notions de zaim et de succession par filiation.
Et le scandale des 30 000 emplois fictifs ?
Je crois que Abbas El Fassi n’est pas la seule personne impliquée. Je dois dire que n’eut été la pertinence de votre journal, cette affaire aurait été étouffée. Les dossiers que «Aujourd’hui Le Maroc» a versés, notamment les documents liés à l’arnaque, constituent une bonne base pour une enquête sérieuse et impartiale.
Une enquête parlementaire ou judiciaire?
Incontestablement une enquête judiciaire. Avec des parlementaires, il y a risque qu’on n’arrive pas à connaître la vérité. Par contre une enquête judiciaire a plus de chances d’aboutir. Ses résultats pourraient être soumis au Parlement pour décider des suites à lui donner, notamment en matière d’indemnisation des victimes.
Mais Abbas El Fassi aurait pu avoir le courage de dire publiquement qu’il s’était trompé. Cela l’aurait grandi aux yeux de l’opinion publique et des victimes.

• Propos recueillis par Noureddine Jouhari et Mohamed Khalil

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