Le baroud était froid

Le ciel était lourd, épais. Le silence alentour était comme un vaste manteau étalé sur l’ensemble du plateau incliné, dont des petites parcelles, ça et là, viennent d’être labourées. Le froid, en ce mois de novembre, est particulièrement glacial. De mémoire des vieux des hauts plateaux de la région, on n’a pas connu un froid pareil depuis au moins trente ans.
Ahmed B., la trentaine, s’efforçait de tenir droite la charrue en bois que tirait un bourriquot retors. «Arra ! ‘Allam !», crie le laboureur à la bête en guise d’encouragement et d’exercice d’autorité. Il ne possède pas grand-chose comme terre. Trois petites parcelles dans toute la commune de Sidi Lahcen. L’une à Tizilkad, la deuxième à Bouthfalouine et la troisième, celle qu’il est en train de sillonner, ce matin de gel et de gerçures, est celle de Ras El Oued.
Le soc de la charrue a du mal à fendre une terre naturellement dure, pierreuse, mais rendue davantage pénible par le froid et la longue période sèche. Même les dernières pluies qui ont décidé, enfin, les pauvres hères de la région à confier leurs maigres semences au sol, n’ont pas réellement attendri une terre qui ressemble en tous points à ses tourmenteurs : dure, ingrate, drue, entêtée et insensible.
Un cri, une sorte de hurlement déchire le silence. Ali, ce lointain cousin et néanmoins ennemi de toujours, la cinquantaine, dévalait le versant en fulminant à l’endroit d’Ahmed. «Combien de fois, je t’ai dit de ne pas t’approcher de mes terres.». Un filet d’écume dessinait les commissures des lèvres pincées en un rictus menaçant.
Et puis, tout va s’enchaîner comme dans un montage d’images saccadé. Les mots fusent, le volcan des inimitiés accumulées fulmine, les bâtons s’entrechoquent, les cris s’élèvent dans le ciel lourd.
De la colline, dévalent d’abord les femmes et les enfants. Les hommes, pour la plupart, étaient éparpillés dans les poches vallonnées des autres versants fortement accidentés pour les besoins de labour, de braconnage ou d’autres tâches alimentaires du même acabit.
La femme d’Ali s’est montrée la plus entreprenante. Elle aussi devait avoir un compte à régler avec ce petit écervelé d’Ahmed qui ose porter la main sur son époux. Ne sait-il pas qu’il ne pèse rien devant Ali. Ali ne fera de lui qu’une bouchée. Ali qui va encaisser bientôt vingt-sept millions comme dédommagement pour son expropriation par le barrage. C’est plus que suffisant pour ôter la vie à cent Ahmed et danser au—dessus de leurs tombes.
Elle prit le soin de glisser trois cartouches dans le magasin du fusil de chasse et de s’approvisionner d’un supplément de munitions. Elle mit l’arme dans les mains de son époux et lui glissa, au milieu de la cohue les cartouches dans les poches de son vieux manteau, ramené l’hiver dernier par son fils émigré en Espagne. La mêlée s’éclaircit quelque peu. Pan. Pan. Pan. Trois coups partent. Les mains se tendent vers le tireur, vers l’arme. Le tir est imprécis. Les deux premières cartouches frôlent la tête d’Ahmed. La troisième est allée lui abîmer la jambe. L’une des femmes, dans le corps à corps de la mêlée, réussit à subtiliser les provisions de cartouches des poches d’Ali. À court de munitions et emporté par une douzaine de paires de bras, celui-ci dut renoncer à finir la besogne.
Le sang, les cris, les vociférations, les sautes d’humeur, la cacophonie.
Le frère d’Ahmed, Mokaddem, H.M., qui avait déjà «dénoué» une affaire de meurtre l’année dernière, et avec quel brio, moins de trois mois de tracas administratifs pour l’auteur, prit les choses en main. On préviendra les autorités quarante-huit heures après. On était sur la piste d’un arrangement, mais des indiscrétions et des fuites ont compromis l’affaire alors qu’elle allait vers un dénouement arrangé.
On dut se résoudre quand-même à aller devant la justice. Lundi dernier, le verdict devant le tribunal de première instance d’Oujda est tombé : dix mois de prison ferme pour Ali. Une petite amende et un petit montant de dommages et intérêts.
La séance était kafkaïenne. Les témoins bousculés. Les propos flous. Les évidences tournées au ridicule. Ahmed s’efforce de soigner une jambe très amochée. Sa femme, Massira, l’aide comme elle peut. En espérant un jour, elle aussi, avoir la force et les moyens de mettre une arme chargée entre les mains de son époux.
Mais, elle, maintenant, elle sait, que les cartouches d’Ali étaient trop anciennes et avaient souffert de l’humidité. Elle avait entendu les hommes le dire, avec une pointe de regret. «Le baroud était froid!».

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *