Le calvaire des familles des victimes de Skhirat

Le calvaire des familles des victimes de Skhirat

ALM : Pourquoi avoir mis tellement de temps à créer l’ AFVES? Qu’est-ce qui en a impulsé la création ?
Saâd Ghannam : L’AFVES a été créée à un moment donné lors d’une situation nationale qui a permis à beaucoup d’associations et d’organisations de faire entendre leur voix et de revendiquer leurs droits. Pendant plus de trente ans, les familles des victimes du putsch manqué du 10 juillet 1971 au Palais Royal de Skhirat ont fait des démarches pour demander qu’on apporte des solutions à leurs problèmes , mais cela se faisait individuellement. De nombreuses démarches ont été entreprises par les veuves auprès de plusieurs administrations, mais vainement. Il ne faut pas oublier que la plupart des victimes étaient des hommes jeunes (moins de 45 ans en moyenne) qui ont laissé des enfants en bas âge et des jeunes veuves qui ne pouvaient monter une association à ce moment-là. La création de l’association a permis donc de parler et d’agir d’une seule voix pour toutes les familles des victimes. La création de cette association en septembre 2000 a été enclenchée après que les familles aient été confrontées à la publication des récits d’un putschiste de Skhirat, M. Raïss, qui a reconnu publiquement l’assassinat du capitaine Boujemaâ sur les colonnes du journal «Al Itihad al Ichtiraki». Aussi l’AFVES a réagi de son côté pour rétablir les vérités historiques, car l’élargissement des militaires putschistes de Skhirat, qui étaient détenus dans des prisons militaires et qui ont été indemnisés en centaines de millions, a véritablement choqué l’opinion publique marocaine et plus particulièrement les familles des victimes. Nous avons donc créé notre association qui regroupe en son sein toutes les familles des victimes, une centaine, auxquelles se sont joints les rescapés, les blessés, les amis et les symphatisants de toutes parts. Notre association a fait un travail colossal et d’envergure nationale, et cela avec ses propres moyens .A notre actif, plusieurs rencontres et débats , des conférences de presse pour répondre aux questions que se posent de nombreux Marocains. Nous avons édité deux livres pour expliquer les événements de Skhirat car beaucoup de nos concitoyens étaient trop jeunes en 1971 pour comprendre ce qui c’était passé; le premier livre, « Vérités historiques sur le massacre de Skhirat », a été édité en 2001 et le deuxième livre «Le massacre de Skhirat, crimes contre l’humanité » en 2002. Nous avons mis en place un site Internet à l’adresse suivante www.putschskhirat71.ma opérationnel depuis début 2003. Et tout cela pour que tous les Marocains prennent conscience de cette page sombre de leur histoire.
De nombreuses personnes pensent que les victimes du coup manqué de Skhirat sont majoritairement riches, par conséquent, elles considèrent que leurs héritiers ne sont pas dans le besoin. Vous souffrez du préjudice d’une étiquette ?
Beaucoup de gens peuvent se tromper et coller des étiquettes sans savoir de quoi et de qui il s’agit. On dit que l’habit ne fait pas le moine, mais je peux vous dire aussi que l’étiquette ne fait pas l’habit de la victime. Il y avait sûrement des gens riches et d’autres moins riches en 1971, mais trente ans après la mort des chefs de famille, la grande majorité ne le sont plus. Je constate qu’il y a des enfants des victimes qui sont arrivés à s’en sortir par leur travail et leur intelligence, mais je peux vous dire aussi que dans notre association, je vois plus de misère que de richesse, avec, en toile de fond, la fierté des familles des victimes, cette fierté qui est propre au peuple marocain. Mais vous savez qu’on n’indemnise pas une victime parce qu’elle est riche ou non, mais parce qu’elle a subi un préjudice; on répare le tort qu’on lui a fait, moralement, matériellement et dans les règles du droit (dans le droit musulman on a le principe de la diya dans certaines situations). Il ne faut pas oublier que ce ne sont pas des gens qui sont morts dans la rue. La mort de ces victimes qui a touché une centaine de familles a été terrible; ces personnes ont été tuées dans un lieu officiel avec des invitations officielles. Elles ont été tuées par des militaires qui devaient avoir pour mission la protection des citoyens marocains, du territoire et de son intégrité. Ces civils innocents et sans défense ont été l’objet de « crimes contre l’humanité » punis par le droit humanitaire international et qui est imprescriptible.
Combien de familles ont été touchées par ce drame et quelle est leur appartenance sociale ?
Il y a eu officiellement une centaine de victimes mortes dans les événements de Skhirat. Les rescapés et les blessés sont plus nombreux. Une grande majorité des familles sont de couches défavorisées, mais on compte aussi des professeurs, des journalistes, des médecins , des commerçants et beaucoup de chômeurs de toutes les catégories sociales. Une grosse partie des familles ne dispose pas de logement décent; certaines familles habitent dans des taudis ou des baraquements en bois des années 60; je peux vous faire visiter la «maison sur un toit » à Tabriquet de la veuve d’un sergent –chef; elle a une pension de quelques six cent dirhams; elle loue à 1.100 dirhams une pièce qui ressemble à une cellule de prison et qui se trouve en pleine agglomération urbaine ! Quant je lui demande de quoi elle vit, elle me répond que son fils l’aide en allant cirer des chaussures ou porter des corbeilles au marché et que son frère l’aide pour le loyer et lui apporte un peu de viande parfois. Il ne faut pas oublier qu’il existe beaucoup de personnes qui ont des séquelles psychologiques importantes sont encore suivies par des psychiatres. En ce qui me concerne, je n’ai plus de larmes pour pleurer, on a assassiné mon père à la fleur de l’âge, à 40 ans; il avait toute la vie devant lui; moi j’avais 14 ans. Une image restera gravée pour toujours dans ma mémoire : celle d’un corps ensanglanté et méconnaissable et d’une chemise et d’un pantalon bleu que l’on a lavé et étendu à sécher et où filtrait la lumière par d’innombrables petits trous de balles de mitraillettes. Il faut se mettre à la place des familles des victimes pour ressentir cette blessure qu’elles ont difficilement essayé de refermer et qu’on est venu ouvrir de nouveau sans crier gare et en bafouant la mémoire des martyrs de Skhirat.
Avez-vous du ressentiment ou de la rancoeur envers les auteurs des attentats, sachant que vous protestez souvent contre les indemnités que l’Etat a versées à ceux que vous qualifiez d’“assassins“ de vos proches ?
Les auteurs d’«attentats meurtriers» ne sont-ils pas des criminels à votre avis, que ce soit pour destabliser une société ou pour prendre le pouvoir ? Des militaires armés tuant des civils sans défense sont passibles de peines lourdes et de poursuite pour «crimes contre l’humanité». Dans notre livre, «Le massacre de Skhirat, crimes contre l’humanité » édité en 2002, nous avons expliqué comment le général Oufkir avait orchestré « une parodie de jugement » car il avait la mainmise sur l’appareil militaire et civil. On s’est posé aussi la question: pourquoi a-t-on indemnisé en priorité les anciens putschistes de Skhirat, et ce avant les anciens détenus d’opinion et les militants des droits de l’Homme ? Cela a soulevé un tollé dans l’opinion publique marocaine et chez les familles des victimes de Skhirat plus particulièrement. En ce qui concerne la nouvelle instance «Equité et réconciliation», nous l’avons accueillie avec intérêt. Mais je dois dire que la responsabilité historique qui incombe à cette instance est très lourde , de part le règlement des dossiers pour rétablir la vérité et la justice et réhabiliter moralement et matériellement les familles des victimes. L’AFVES a réuni son bureau pour créer une commision pour suivre les travaux et l’action de cette instance et étudier avec intérêt ce qui s’écrit et se dit dans les médias concernant ce sujet. Nous avons foi en la justice et en la nouvelle ère de droit sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu l’assiste.

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