Le handicap du nombre

Les négociations pour la formation du gouvernement Youssoufi étaient pour le moins laborieuses. Que de listes de ministrables faites puis défaites. La bourse des candidats montait et descendait. Au-delà des ambitions des uns et des autres-tout le monde voulait être ministre-cela renseignait d’abord sur une chose essentielle : les cadres de valeur, qui ont le profil adéquat, ne sont pas légion dans les partis de la future coalition gouvernementale. D’où la difficulté et le retard de Abderrahmane Youssoufi de mettre sur pied son équipe dite de changement.
Autre circonstance exténuante, le cas de l’Istiqlal, qui a annoncé d’entrée de jeu son intention de ne pas faire partie du gouvernement. Vieille rivalité entre les deux frères-ennemis, le parti de Abbas El Fassi n’ayant pas apparemment avalé que le primature revienne à l’USFP. Patatras, Abderrahmane Youssoufi, embarrassé, n’était plus sûr de rien. Que faire ?
Convaincre son allié encombrant de ne pas lui faire faux bond. En effet, l’alternance sans l’Istiqlal n’en serait pas vraiment une. Il a fallu attendre que ce dernier, qui se savait incontournable, débatte de la question lors d’un congrès extraordinaire à l’issue duquel le parti change d’avis et décide de participer. Ouf de soulagement.
Cette démarche tactique et politique, où l’art de la mise en scène n’était pas absent, a permis au parti de poser ses conditions et surtout de mieux négocier le nombre des postes ministériels sans tenir compte de la faiblesse relative de son arithmétique parlementaire. L’antagonisme USFP-Istiqlal aura marqué souvent les rapports entre les deux principaux piliers du gouvernement. Sans jamais déboucher sur la rupture.
Il est incontestable que le trait le plus saillant du gouvernement demeure son caractère pléthorique. Pas moins de sept partis sont de la partie, sans compter les ministères dits de souveraineté. Cela a donné 40 ministères, réduit à 32 depuis le remaniement ministériel se septembre 2000. Malgré ce recentrage qui était nécessaire, l’aspect difficilement gérable du gouvernement n’a pas été dépassé. Ce qui s’est traduit forcément par un manque d’efficacité dans l’action et de coordination des efforts. Cela ne renvoyait pas vraiment l’image d’une équipe soudée, qui parle d’une même voix et qui porte avec la même vigueur le concept de l’alternance.
On avait en revanche l’impression, par moments, que les ministres de chaque parti agissaient selon leur guise ou ne travaillaient pas du tout. D’ailleurs, nombre de ministres de l’actuel gouvernement annoncent d’ores et déjà qu’ils n’assumeront, dans le cadre des prochaines élections, que le bilan de leur propre action en tant que partis et non celui de l’ensemble du cabinet de l’alternance. Ce qui revient à dire que certains partis, notamment l’USFP, locomotive de cette expérience, seront plus comptables que d’autres en la matière. «En tant que ministre d’un parti différent, je ne peux être solidaire par exemple de la politique financière suivie par Fathallah Oualalou», explique un membre du gouvernement.
Évidemment, cette absence de cohérence a rejailli aussi sur la communication du gouvernement. Celle-ci laisse beaucoup à désirer au moment où il aurait fallu que l’exécutif informe sur les efforts accomplis et les chantiers de réforme ouverts.
Ce gouvernement a également été handicapée par sa propension à rechercher le consensus à tout prix dans les grandes réformes au lieu de faire jouer, le plus démocratiquement du monde, la majorité parlementaire.
C’est le cas du fameux code du travail dont l’adoption a pris beaucoup de retard faute justement d’entente des principaux protagonistes, les syndicats et le patronat, sur certains points du projet. Il est anormal qu’un pays qui veut promouvoir l’investissement et l’emploi ne se dote pas rapidement d’un code à la hauteur de ses ambitions dans ce domaine.

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