L’enfance volée

«Non…non…je ne peux pas me marier avec mon violeur!…», balbutie Hakima à voix basse au point que le président de la Chambre Criminelle près la Cour d’Appel d’El Jadida et ses quatre assesseurs ont du mal à discerner les mots.
Le président lui demande de répéter sa réponse. Hakima n’y arrive pas. Les paroles cèdent la place aux larmes. Le président tente de l’apaiser. En vain. Son père qui se tient près d’elle l’entoure de ses bras, tentant de la calmer. Il lui demande de répondre à la Cour.
«Je ne veux pas me marier avec lui!…». Cette fois-ci, sa voix est plus déterminée. Le président lui demande de retourner à sa place. Elle essuie ses larmes, fait demi-tour et se dirige vers sa place à pas lents, pour s’asseoir près de sa mère. Elle écoute le réquisitoire du représentant du ministère public et la plaidoirie de l’avocat de la défense. L’assistance la scrute du regard. «Elle est vraiment enceinte de deux mois ?», demande une femme à la mère de Hakima, en lui chuchotant à l’oreille. La mère ne répond pas et s’efforce de consoler sa fille, la cajolant comme un petit enfant. Tant qu’elle sera en vie, Hakima n’oubliera jamais ce «jeudi noir». Ce jour-là, dans son douar, à Sidi Bennour, ses parents n’étaient pas à la maison. Ils sont allés depuis le matin au souk hebdomadaire de Khemiss Zemamra. Ils l’ont laissée seule. Elle devait faire la lessive.
Dix heures du matin. Le douar est presque désert. Ils n’y que quelques enfants en train de jouer et quelques vieillards. Tout le monde est au souk.
«Hakima! Hakima!» quelqu’un l’appelle . Elle ouvre la porte. «Ah, Sanaa! ça va, toi ?», lui demande Hakima.
Sanaa a presque le même âge qu’elle. Elles occupaient le même banc à l’école. Et toutes les deux ont arrêté leurs études pour rester à la maison.
«Saâdia est malade et elle veut que je l’aides à faire sa lessive…».
«Qui t’a dit ça ?».
«Son fils Kamal…».
Hakima sort de chez elle, se rend chez Saâdia, frappe à la porte. Kamal lui ouvre. Elle entre. Il verrouille la porte derrière eux et la pousse violemment. Ébahie, Hakima lui demande après sa mère et ce qu’il veut d’elle.
«Ma mère n’est pas là…Je t’aime depuis longtemps et je veux faire l’amour avec toi…».
Hakima essaie de s’enfuir. La porte est verrouillée. Il la saisit par le bras, la fait entrer dans une chambre, la gifle, lui entrave les mains avec une corde, la bâillonne avec un chiffon. Il lui ôte ses vêtements, se déshabille à son tour et la viole. Elle sanglote de rage et de douleur. Après avoir abusé d’elle, il s’assied. Les larmes de la jeune fille coulent en cascade. Quelques minutes plus tard, il la viole une nouvelle fois. Une fois ses instincts satisfaits, il la libère, lui ouvre la porte.
Mais il se retrouve nez à nez avec son frère Abdelmajid. Ce dernier remarque l’état lamentable de Hakima.
«Oui j’ai remarqué des gouttes de sang sur la robe de Hakima et mon frère m’a dit qu’il l’avait violée…», déclare Abdelmajid à la Cour.
Hakima rentre chez elle. Vers quinze heures, ses parents arrivent. Son père remarque son état pitoyable, lui demande ce qui lui arrive. Elle lui relate l’histoire. Hors de lui, il se rend chez Kamal, proteste, tente de le tuer. Les habitants du douar interviennent, le calment. Il hésite à alerter la gendarmerie Royale. Et y renonce.
Deux mois plus tard la mère de Hakima avise son mari : «Hakima est enceinte de deux mois… on doit faire quelque chose…». Le père s’adresse aux parents de Kamal, leur apprend la mauvaise nouvelle. Ces derniers proposent de marier les jeunes gens. Mais Hakima refuse. Elle ne veut pas épouser son violeur. Son père dépose alors plainte auprès du parquet général près la Cour d’Appel d’El Jadida. La gendarmerie Royale est alertée et Kamal arrêté.
«Oui je l’ai violé à deux reprises», avoue-t-il devant la Cour, qui l’a condamnée à quatre ans de prison ferme.
Hakima est enceinte actuellement de cinq mois. D’ici quatre mois, son nouveau-né verra le jour. Quel avenir l’attend-il ? Un père en prison et une mère à qui il ne rappellera que de mauvais souvenirs, des moments noirs. Et, surtout, une société, impitoyable, qui est sans pitié pour les «oulad lahram» (bâtards)…

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