«Les jeunes ont besoin de visibilité et de confiance»

«Les jeunes ont besoin de visibilité et de confiance»

ALM : Vous avez réalisé une enquête auprès de 100 jeunes leaders marocains. Quelle analyse faites-vous personnellement des résultats de cette enquête ?
Noureddine Affaya : «Le Maroc des jeunes» est une recherche qui a démarré, avec Driss Guerraoui, en août 2005 et qui vient d’être publiée récemment. Elle contient trois parties, la première constitue une analyse du Maroc dans ses manifestations politiques, sociologiques et culturelles. La deuxième contient l’enquête menée auprès de 100 jeunes leaders marocains et la troisième expose un ensemble de témoignages de jeunes acteurs médiatiques, managériaux, artistiques, politiques et sociaux. Quant à l’analyse qu’on peut faire à partir de l’enquête, elle ne peut être que nuancée mais éloquente. Nuancée dans le sens où il s’agit d’un échantillon spécifique qui reflète, clairement, un ensemble de préoccupations, plus au moins partagées, par la majorité des jeunes marocains Eloquente parce que le discours des jeunes est d’une grande transparence. Ils expriment un attachement fort à la famille, malgré les différentes formes de distorsions que vit cette institution, une extension progressive de la pratique religieuse; une position forte à l’égard des valeurs de tolérance, d’amitié, de liberté responsable, une exigence d’égalité et de justice ; la revendication d’une véritable bonne gouvernance, un engagement effectif dans les actions citoyennes, etc. Comme si on a affaire à un nouveau paradigme concernant la jeunesse qui appelle un maximum d’écoute pour en décortiquer le sens et délimiter les attentes. 

Nos politiques placent la question des jeunes au centre de leurs discours, mais la place que ces jeunes occupent dans le champ politique national n’est pas à la hauteur des attentes. Peut-on attribuer cela au désintérêt des jeunes pour la politique ou à une volonté préméditée de les écarter du jeu politique ?
On est souvent affronté à un décalage entre l’idée et la force du réel, entre les différentes formes de mutations que connaît le Maroc et les efforts de compréhension des impacts de ces mutations sur le Marocain. Il s’agit d’une société « sous-analysée » face à une dynamique irréversible de transformations et de revendications. La société marocaine, à travers ses différentes composantes, et à travers sa jeunesse, s’exprime. La prise de parole change et diversifie de plus en plus de médiums qui ont besoin d’être, chaque fois, interpellés et compris. Le « problème » des partis avec les jeunes acquiert un aspect « complexe ». Quand les jeunes attendent la communication et l’écoute, ils affrontent des structures, en général, rigides ou guidées par des stratégies circonstancielles ou de manipulation. Les jeunes Marocains, aujourd’hui, sont devant un véritable dilemme : choisir l’engagement citoyen, moderne, créatif ou sombrer dans l’intégrisme, quels que soient sa rhétorique et ses mots d’ordre. Durant des années, les jeunes faisaient confiance aux élites de gauche. Aujourd’hui, ils commencent à en douter. Leur confiance, et cela interpelle tout le monde, tend vers des mouvements de l’Islam politique. Il est vrai que cette enquête, et d’autres qui ont été effectuées sur les jeunes, reflète une nouvelle conscience du choix des forces rationnelles, démocratiques où la pratique politique est considérée comme un service public et un engagement civique auprès des populations. Les jeunes semblent être victimes des dérapages que connaît l’action politique, comme la prolifération des partis, même de gauche, le manque de programmes clairs et différenciés, les résistances qui continuent à ne voir dans les jeunes qu’une machine de mobilisation ponctuelle ou une menace dans les conflits de positionnement dans les appareils.

Dans votre enquête, vous relevez un paradoxe selon lequel les jeunes étaient derrière le mouvement politique, social et culturel du Maroc moderne, alors que depuis ces deux dernières décennies, ils deviennent victimes de ce même mouvement. Les jeunes ont-ils été trahis par la gauche marocaine ?
On ressent une amertume forte chez les jeunes et un mécontentement aussi. Ce qui semble légitime si on prend en considération les structures socioculturelles profondes conservatrices qui orientent les comportements et les jugements, et les mutations rapides qui s’opèrent dans l’économie, la famille, la ville et la communication.
Les membres d’élite nationaliste avaient entre 18 et 24 ans. La génération de l’Indépendance était constituée de jeunes, mais durant les années 80 et 90, les jeunes commencent à se sentir « trahis» par les élites qui étaient censées intégrer leurs préoccupations dans leurs stratégies. Les déceptions et les blocages les poussent à s’engager dans toute forme d’exil et d’émigration, spatiale ou symbolique. Croire en l’illusion d’un salut au-delà des frontières ou opter pour la fiction de réactiver un idéal islamiste. Il s’agit d’un double dilemme. S’affirmer en tant que jeunes guidés par les principes de civisme, de liberté, de citoyenneté et de dialogue dans un champ de conflits avec les caciques qui s’accrochent à leurs privilèges politiques et matériels, ou fuir pour un ailleurs incertain, vers un eldorado qui devient de plus en plus impossible, ou dans un imaginaire d’adversité fondé sur une culture religieuse superficielle.

Quelle alternative s’offre à la jeunesse marocaine face à la "démission" notoire des partis de gauche? Les jeunes ne risquent-ils pas de tomber entre les mains de l’islamisme radical ?
Il est clair que l’histoire riche et mouvementée de ces dix dernières années a confirmé la crainte qui fut formulée durant les négociations pour formuler un gouvernement d’alternance en 1994. En tout cas, les jeunes enquêtés, sans exception, observent, malgré les discours répétitifs, qu’ils ne sont pas pris en compte, à cause des déficits d’encadrement au sein des partis de gauche. Et ils remarquent même qu’au lieu de mobiliser les potentialités de la jeunesse, ces partis fournissent des efforts énormes pour séduire les élus des partis qu’ils considéraient jadis comme « fabriqués par l’administration».

Le dynamisme des jeunes dans l’action associative peut-il être interprété comme une réaction à la passivité des partis politiques ?
Effectivement, l’engagement citoyen dans l’action associative constitue une des réactions aux résistances des structures d’accueil des partis politiques.  C’est ainsi que des solidarités interpersonnelles se tissent, ça et là, à travers le Maroc, les émeutes, l’encrage d’une certaine culture de contestation, le mouvement des diplômés chômeurs, les massmedia, etc, autant d’indices qui dénotent, malgré les résistances, de la présence de prémices d’une société en marche qui attend plus d’équité et de reconnaissance. 

Quel regard portent aujourd’hui les jeunes sur le Maroc? Croient-ils vraiment aux valeurs de progrès, de démocratie et de progrès ?
Les jeunes enquêtés, et même ceux qui ont participé dans les témoignages affichent, tous, une volonté forte pour intégrer les valeurs modernes de démocratie dans la dynamique institutionnelle et sociétale. Le Maroc est un pays de jeunes, qui emmagasine un capital illimité d’intelligences et de compétences. Ils veulent participer à une nouvelle culture de confiance et de reconnaissance. Ils réclament, comme le montrent les résultats de l’étude, plus d’écoute, de mécanismes d’intégration et de possibilités de participation pour l’élaboration de nouveaux rapports à l’Etat, à la société et à la nation. Les jeunes enquêtés constatent que l’Etat s’est engagé, effectivement, dans une approche différente d’entreprise et d’initiative. L’Etat marocain s’expose à la critique. Les deux rapports de «l’Instance Equité et Réconciliation» et du Cinquantenaire illustrent le nouvel esprit de l’élite dirigeante. C’est nouveau au Maroc. L’Etat marocain n’a jamais toléré un esprit critique comme il l’a fait avec ces deux rapports. Et par les Marocains seuls. Mais un travail de mobilisation et de conscientisation parmi les jeunes reste à faire, car ils ressentent un besoin réel de visibilité et surtout de confiance pour pouvoir s’engager dans le processus de construction.

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