Nabil Benabdallah : «Même en cas d’union de la gauche, celle-ci ne fera pas un raz-de-marée électoral»

Nabil Benabdallah : «Même en cas d’union de la gauche, celle-ci ne fera pas un raz-de-marée électoral»



ALM : La constitution du pôle de gauche moderniste (PGM) a relancé le débat à propos de l’unification de la gauche marocaine. Un pôle de gauche, pourquoi faire et pourquoi maintenant ?
Nabil Benabdallah : Comme vous le dites si bien dans votre question, l’initiative tendant à terme à la constitution d’un «pôle moderniste et progressiste unifié», car c’est comme cela que nous l’avons appelé, a le mérite de relancer le débat sur l’unification de la gauche. En cela déjà, l’initiative est positive car nous avions désormais l’impression, ces derniers mois, que le centre d’intérêt tant des médias que d’une infime partie de l’opinion publique, voire même des milieux officiels, s’était déplacé pour ne porter que sur une initiative nouvelle sur le champ politique considérée tantôt comme une intrusion inquiétante tantôt comme un acte salvateur dans la vie politique nationale. Comme si d’aucuns avaient déjà apposé leur signature sur l’acte de décès immédiat ou proche des mouvances de gauche au Maroc. Pour rappel, j’aimerai signaler tout d’abord que les contacts entre nos trois partis ainsi qu’avec l’USFP et le PS avaient débuté peu après les élections législatives de 2007 et ce, à l’initiative du PPS et du FFD, lesquels avaient  décidé de constituer un groupe parlementaire commun au lendemain de ces élections. Nous avions alors constitué une structure de coordination entre les cinq partis qui  a été jusqu’à travailler et se mettre d’accord sur un projet de plateforme politique. L’USFP traversait alors quelques remous dans l’optique de son congrès national et de la succession au poste de premier secrétaire qui se profilait. A la demande de ce parti, nous avions ralenti le pas en attendant les résultats du congrès qui s’est déroulé, comme vous le savez, en deux étapes : juin puis novembre. Il est utile de rappeler ici que le projet de document politique du congrès de l’USFP insistait alors sur la nécessité de constituer un grand pôle de gauche.
Malheureusement, à l’issue de ce congrès, la coordination entre les cinq partis précités n’a pas repris. Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, encore une fois, en train d’affronter les élections locales de juin 2009 et toutes celles qui en ont découlé jusqu’au renouvellement du tiers de la Chambre des conseillers dans la désunion. Les résultats sont patents. Un net recul de la présence locale des partis de gauche malgré un score global en voix la plaçant en pôle position. Tirant les conclusions de ces résultats et des pratiques malsaines et graves auxquelles nous avons tous assisté lors de ces échéances ainsi que de la dépréciation alarmante de l’action politique au Maroc, nous avons décidé au PPS avec le FFD et le Parti travailliste de relancer notre travail unitaire, en commençant par la constitution d’un groupe parlementaire commun, avec la ferme volonté d’aller bien au-delà pour ouvrir des perspectives d’actions communes tant politiques qu’organisationnelles tendant à la constitution d’un pôle moderniste et progressiste unifié. Pourquoi? Tout simplement pour redonner à la gauche dans notre pays droit de cité dans notre vie politique, reprendre l’initiative en tant que force d’action et de proposition et mieux servir ensemble nos objectifs communs d’une saine et durable construction démocratique. Notre conviction est qu’il s’agit aujourd’hui d’aller vers cette voie autant que faire se peut ou d’assister dans l’immobilisme aussi bien à la régression de toute idée de gauche qu’à la confirmation de dysfonctionnements graves pouvant durablement marquer la démocratie au Maroc.

Pensez-vous qu’il y a une prédisposition chez les autres composantes de la gauche pour rejoindre le PGM?
La prédisposition concertée, unanime et volontariste, je ne sais pas mais une chose est sûre, l’idée fait depuis un certain temps son chemin au sein des différentes formations de gauche. Il semble, en l’état, que le PPS, le FFD et le PT soient animés d’une volonté politique plus forte qui tire son fondement de la nécessité de dépasser les déclarations d’intention maintes fois exprimées depuis des lustres et jamais réalisées pour emprunter le chemin de l’action concrète et volontariste.
Notre conviction est qu’il faut bien mettre le pied à l’étrier et dépasser les considérations étroites de clocher car nos objectifs, idéaux et principes doivent être placés au-dessus de nos attaches partisanes étriquées. Et comme nous l’avons exprimé, dès notre premier communiqué, l’initiative reste ouverte. Je voudrais, en outre, relever que la gauche aujourd’hui a probablement plus à gagner dans ses marges et au sein de différentes couches de la société qu’au sein même de leurs propres structures qui n’ont plus d’ailleurs ni leur force ni leur vivacité d’antan. Ces couches sociales attendent de nous actuellement de l’audace, de l’initiative et la capacité de réinventer un discours de gauche mobilisateur et fécond. Ce n’est pas simple mais nous entendons nous y atteler ensemble pour relancer une dynamique politique nouvelle dont le pays a encore grandement besoin. D’aucuns peuvent estimer que la gauche est dépassée aujourd’hui. Notre conviction est naturellement, qu’au contraire, mais à la seule condition de repenser notre approche, nos formes d’action et notre discours et de redynamiser nos structures, nous avons encore un rôle à jouer.
 
Comment voyez-vous le rapport entre le pôle de gauche moderniste et l’Alliance de la gauche démocratique composée par le PSU, le CNI et le PADS ?
Toute alliance politique doit nécessairement, pour rencontrer le succès, se fonder sur la clarté et la convergence réelle et profonde des analyses, des objectifs et des moyens pour y parvenir. Partir comme cela, la fleur au fusil, sur la base d’un désir d’union si noble soit-il, en ne tenant pas compte de la nécessité de procéder aux remises en cause adéquates et de minimiser les divergences puis de les dépasser au profit des convictions communes, est annonciateur d’un échec avéré. Or, nous n’avons justement pas le droit à l’échec au risque de porter un coup durable à toute idée d’union de la gauche. En tout état de cause, il y a aujourd’hui nécessité, à la lumière d’expériences diverses à travers le monde, de s’interroger sur les chances de succès ou, au contraire, les limites de toute alliance entre une gauche rationnelle et réaliste et une gauche se prévalant de radicalité, souvent dans une attitude exagérément critique et hostile à l’égard des tenants de la première citée.
Maintenant, rien ne nous empêche de nous rencontrer et de discuter ensemble, à la recherche d’objectifs communs voire de modes d’actions concertées. Dans l’attente, nous avancerons de manière plus résolu et concrète avec nos alliés du FFD et du PT, en demeurant ouverts à la maturation de conditions propices à une dynamique d’union plus large.

Le PPS est un parti représenté au gouvernement alors que le FFD et le PT sont des partis de l’opposition et pourtant ils ont un groupe parlementaire uni et viennent de constituer un pôle de gauche. Ne pensez-vous pas que cette divergence des points de vue est de nature à altérer le travail commun entre les trois formations?
C’est justement là une preuve de la capacité de ces trois partis d’aller au-delà de cette considération somme toute conjoncturelle et non structurelle. Pour rappel, le FFD a fait partie de la première expérience gouvernementale d’alternance et notre ami Abdelkrim Benatik, secrétaire général du PT, était lui-même dans ce même gouvernement, certes sous étiquette USFP. Aujourd’hui, notre conviction commune est que l’action à mener doit se projeter sur les années à venir, en particulier dans la perspective des élections législatives de 2012, en vue de nous doter des outils et moyens d’affronter ensemble les échéances futures et, comme je le disais plus haut, de peser durablement sur la vie et les orientations politiques nationales. C’est alors qu’à trois ou à plus, nous aurons à nous positionner, ensemble, au gouvernement ou en dehors, selon ce que nous aurons réussi à représenter à ce moment comme force sur la scène politique et selon les alliances du moment.

Le PGM est-il un premier pas vers un grand parti de gauche et pensez-vous que les autres partis de gauche ont la volonté de s’intégrer dans un seul parti?
Je pense effectivement que cette initiative peut constituer un premier pas. Cette idée d’un grand parti de gauche est contenue dans les orientations du PPS depuis plusieurs congrès. Maintenant, il s’agit d’y préparer les conditions et il s’agit que les autres partis y soient réellement disposés et, pour être honnête, à ce que nos propres militants et responsables au PPS y soient vraiment préparés dans leur tête. Nous devons donc nous atteler à réunir les conditions objectives et surtout subjectives à la matérialisation de cette aspiration. L’idée d’aller vers la constitution d’un pôle moderniste et progressiste va justement dans ce sens. Un grand parti de gauche signifiant probablement et à terme une ouverture telle sur notre environnement qu’en son sein se trouveraient plus de potentialités nouvelles issues de la société que de membres actuels. C’est vous dire qu’il y a encore du chemin à faire.

Quels sont, à votre avis, les facteurs qui empêchent, actuellement, la gauche de jouer un rôle de premier plan sur l’échiquier politique marocain?
Je viens de vous le dire, plus de facteurs subjectifs que de facteurs objectifs. Souvent des considérations étroites de clocher et de leadership. Une propension encore présente, chez certains plus que chez d’autres, d’être les plus forts ou les plus légitimes voire de passer au travers de l’histoire et des appartenances à des origines et écoles politiques différentes et de considérer que l’union signifie de se faire hara kiri au sein du parti soi-disant dominant. A côté de convictions unitaires largement présentes dans les rangs des partis de gauche, ces aspects subjectifs ont encore la peau dure. Il faut être capable de les dissoudre progressivement dans l’émergence d’une forte dynamique d’union.

Le PSU a présenté récemment un projet de fédération des partis de gauche. Comment voyez-vous cette initiative?
Je vous le disais plus haut. Le plus important n’est pas la forme organisationnelle mais plutôt la confirmation de convergences politiques avérées. Cela doit faire l’objet de clarifications à différents niveaux. A titre d’exemple, lorsque ce parti a organisé récemment une rencontre à ce sujet, il n’a pas cru bon d’inviter ni le FFD ni le PT. L’USFP, pour sa part, n’a pas jugé bon d’y participer. Alors faisons mûrir ce qui peut l’être maintenant, c’est le cas de notre initiative tripartite et continuons d’agir pour élargir cette aspiration unitaire. Car il faut surtout éviter de mettre la charrue avant les bœufs et de tout faire capoter.

L’USFP, la plus grande formation socialiste, estime que les conditions pour la constitution d’un grand pôle de gauche ne sont pas encore réunies. Qu’en pensez-vous?
Ce que j’en pense, c’est que l’USFP a pourtant fait de cette question de l’alliance à gauche un axe majeur de sa révision des alliances avant leur dernier congrès, avant de partir, après cet événement, dans des approches sans rapport aucun avec la gauche puis aujourd’hui, semble-t-il d’atténuer un peu les déclarations de certains de leurs dirigeants particulièrement laudatives à l’égard d’un courant de pensée par essence conservateur voire passéiste. D’autres développements ne seraient pas surprenants dans un proche avenir. Nous restons convaincus que cette idée de grand pôle de gauche finira cependant par se frayer son petit bonhomme de chemin puisqu’un débat interne à l’USFP existe bel et bien aujourd’hui en son sein à ce sujet. Vous savez, cela fait plus de cinquante ans que nous exprimons au PPS notre volonté d’union à l’UNFP puis à l’USFP. En 1964 déjà, Feu Ali Yata adressait une lettre dans ce sens à la direction de l’UNFP, demeurée, comme beaucoup d’autres tentatives, sans réponse. On ne perd pas espoir pour autant. ça viendra. Le plus important, me semble-t-il aujourd’hui, c’est, à l’image de l’action de la Koutla dans les années 90, de faire prévaloir la capacité de prendre des initiatives politiques audacieuses communes. Nous espérons que nos amis de l’USFP puissent, pour le moins, agir avec nous dans ce sens, l’organisationnel finira par suivre.

Votre initiative n’est-elle pas incompatible avec la présence de votre parti au sein de la Koutla?
Aucunement. Soyons réalistes: même en cas d’union de la gauche aujourd’hui, celle-ci ne fera pas un raz-de-marée électoral lui permettant de se passer d’alliances. Jusqu’au plus ample informé, l’Istiqlal reste le parti le plus proche de nos aspirations. Il y a donc lieu, tout en agissant pour l’union de la gauche, de continuer à œuvrer pour le dépassement de l’état de léthargie actuelle de la Koutla. Notre conviction au PPS est qu’elle a encore un rôle historique à jouer, à condition de relancer sérieusement sa capacité à prendre, dans l’union et le dépassement de divergences subjectives stériles, des initiatives politiques audacieuses.

Comment voyez-vous l’avenir de la gauche dans un monde qui vient de célébrer le 20ème anniversaire de la chute du Mur de Berlin?
Vaste question. Elle préoccupe aujourd’hui des pans entiers des mouvements de gauche à travers le monde. Il faut certes avouer que dans nombre de contrées, la gauche traverse des moments difficiles après la chute du Mur de Berlin même si dans beaucoup d’autres pays, elle a su revenir en force. Une chose est sûre cependant. Le libéralisme, surtout dans sa version sauvage et débridée, n’a pas été en mesure d’apporter les réponses adéquates aux problématiques du développement politique, économique et surtout social dans le monde. La dernière crise financière internationale et ses conséquences désastreuses en ont montré les limites et les dangers. En outre, l’on assiste, y compris aux Etats-Unis, à un retour en force du rôle régulateur de l’Etat aussi bien des mécanismes financiers et économiques du marché que des moyens d’assurer le développement social et une répartition plus équilibrée, voire plus juste des richesses. Ce ne sont pas là, à ma connaissance, des canons de la pensée libérale.
La gauche est donc là en prise avec une remise en selle de ses fondements idéologiques qui, sans verser de nouveau dans les dérives de ce qu’on a appelé le socialisme réel, se nourrissent aux sources des idéaux socialistes et des valeurs de liberté, de démocratie, de progrès, d’émancipation, de solidarité et de justice sociale inhérentes à cette école de pensée. A voir donc l’état du monde aujourd’hui et les disparités criardes tant entre pays du Nord et du Sud qu’au sein même des pays développés, ma conviction est qu’une gauche rénovée et revigorée dans sa pensée, ses modes de gestion et ses modes d’action a encore de belles années devant elle pour transformer le monde vers le meilleur.

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