Ruralisation galopante des villes

Le claquement du fouet renforcé par une rafale d’interjections à l’encontre de la pauvre bête attire l’attention des passants vers une scène familière. Un conducteur de charrette trop chargée qui pousse à fond son cheval déjà dégoulinant de sueur, vers un effort sur-animal. Cela s’est passé au bout de la montée rue l’Oudaya qui jouxte les abattoirs en direction du boulevard Ba Hmad. En l’an 2002, charrettes, carrosses et koutchis sillonnent à longueur de la journée les artères de Casablanca. Souvent, comme c’est le cas du boulevard Harti et le boulevard le Golan et aux environs du Marché de Gros, les voies réservées en principe aux véhicules à vignette sont tracées de grandes lignées de crotin de cheval répandu un peu partout, et dont l’odeur empeste l’atmosphère. Ahmed Labdi est âgé de 68 ans et propriétaire d’une charrette plus connue dans les milieux populaires sous le nom de « carro ». Il considère qu’une éventuelle interdiction des charrettes de la circulation signerait l’arrêt de mort d’un bon nombre de familles. « S’il ne s’agissait que de moi et ma génération en général, il n’y aurait presque aucun remord, mais le problème c’est que nos enfants y ont aussi recours pour survivre. Et puis je travaille dans la légalité. J’ai une autorisation.
Vendredi, samedi et dimanche, je lègue l’attelage à mon fils qui est aussi père de famille pour qu’il puisse survivre. Il n’a aucun travail, ne sait rien faire d’autre que le maniement des rennes qu’il a appris par la force des choses. Je trouve que c’est mieux que de sombrer dans la délinquance», confie Ahmed. Dans les années soixante et soixante-dix, ces attelages étaient fortement sollicités pour les vagues besognes, transport de matière de construction, évacuation des débris industriels, tandis que dans la banlieue et les quartiers éloignés, ils constituaient le seul moyen de transport. Bref, ils étaient plus que tolérés. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 80 que la présence des charrettes commence à être remise en question.
La capitale économique prenait de plus en plus de dimension faisant ainsi décupler le nombre de véhicules toutes catégories confondues. Toutefois les propriétaires des attelages disposent d’un numéro d’immatriculation figurant à l’arrière de la charrette et témoignant de la légalité de leur circulation. Il est vrai que dans un temps ultérieur les charrettes seront interdites d’accéder en centre-ville, mais les autres préfectures vivent jusqu’à nos jours ce grand paradoxe urbain. De même que le commerce de l’avoine et les maréchaux ferrants subsistent encore à la ville blanche. Que ce soit à sidi Bernoussi ou à Douar Sekouila, il s’agit quand même du Grand Casablanca.
Selon une source de la préfecture de Ben M’sik Sidi Ottoman, ces numéros d’immatriculation relèvent d’attestations délivrées par les autorités locales afin d’être tout le temps au courant du nombre des charrettes. En d’autres termes, c’est un document uniquement relatif à la statistique. Pis encore, aucune autorisation n’a été délivrée depuis 1984 selon la même source. A cet époque, le problème du transport en commun était derrière la floraison des koutchis notamment dans la zone de Ben Msik Sidi Ottoman.
Actuellement, même avec les milliers de taxis collectifs et les nombreuses sociétés privées de transport, la crise des moyens de transport est loin d’être résolue et les koutchis sont toujours en fonction. Dans certains milieux de la ville blanche, l’urbanisation est une notion totalement abstraite. Les propriétaires des charrettes et des koutchis se considèrent comme des victimes du développement et de la modernisation. En tous cas, c’est le Grand Casablanca qui continue de souffrir.

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