Salé : expulsion des potiers d’«El Oulja»

Ce mardi matin, au village artisanal de Salé, El Oulja, les artisans ne travaillent pas. Ce n’est pas un jour comme les autres, car un avis d’expulsion a été prononcé par la justice contre les locataires de dix locaux de poterie. Et c’est aujourd’hui la date qui a été fixée pour l’exécution de cette décision. «Il y a entre 6 et 12 employés dans chaque local. Cela veut dire que près de 100 familles se retrouveront du jour au lendemain sans aucune source de vie.
Alors, on ne sait plus quoi faire !», lance Abdelilah Hariki, un potier délégué par ses collègues pour les représenter. Solidarité spontanée, l’ensemble des potiers prend place devant les locaux concernés avec des banderoles où ils demandent au Souverain et aux autorités compétentes de les secourir et de leur rendre justice. Un nouveau sit-in qui vient suite à celui de 45mn, observé, samedi à 11h, sur ces lieux toujours dans le même but de faire entendre leur tragédie commune. En fin de matinée de ce 3 avril, les agents de police et les forces auxiliaires, ainsi que le caïd, arrivent pour exécuter l’ordre d’expulsion.
Face à eux, un barrage humain essaie de les empêcher. «Personne ne va donner sa carte nationale et personne ne partira d’ici ! Nous refusons de partir sans aucune garantie !», crient les protestataires. Alors, on leur explique clairement qu’ils risquent la prison en faisant obstruction à une décision de la justice. Les potiers le savent et ne le nient pas d’ailleurs : «Oui, mais nous ne sommes pas contre la loi.
Nous voulons juste qu’on prenne en considération notre situation sociale. Qu’adviendra-t-il des artisans expulsés ?», demande le délégué. Pas de réponse. La procédure suit son cours, pour le moment. Le premier local concerné par la décision a été vidé de tout le matériel qu’il contenait. Dans le désarroi, le locataire regarde faire sans pouvoir réagir. L’expulsion est vécue tel un choc au point de laisser cet artisan sans parole. Sa petite entreprise s’effrite comme un château de carte lui donnant le sentiment d’être un homme qui n’a plus rien, même plus cet espoir qui unissait ces potiers, il y a quelques heures.
La panique est générale et l’on sait, fatalement, que, dans les prochains jours, les neuf autres locaux subiront le même sort. C’est une superficie de 9.205 m2 de ce village qui a été vendue par les autorités de la ville. Le nouveau propriétaire a saisi la justice pour obtenir l’expulsion. Et c’est en décembre dernier que la Cour d’appel de Rabat s’est prononcée pour, confirmant le verdict du tribunal de première instance. Les artisans concernés avaient, en fait, saisi la Cour d’appel en vue, bien entendu, d’annuler l’expulsion, mais ils n’ont pas eu gain de cause. Leur argument contre l’expulsion : un contrat signé en 1996 avec l’ancien gouverneur de la préfecture de Salé qui leur donne le droit d’exploiter le terrain pendant une durée de 99 ans.
«Ce document, nous l’avons tous et nous ne cessons de le montrer aux autorités pour qu’on nous donne raison, mais en vain.
Pourtant, nous avons toujours payé le loyer mensuel (1.200DH) qu’on nous demandait de verser dans un compte spécial», reconnaît cet artisan. Jugé caduc, ce contrat ne sert plus à rien, même plus à défendre les intérêts de ces artisans. Ces derniers espéraient qu’un jour, grâce à leur contrat, ils deviendraient propriétaires des locaux. Ils y ont investi de longues années de travail et ne s’attendaient certainement pas à une fin tragique. «Nous avons tous signé ce contrat et pas uniquement les locataires concernés, en ce moment, par l’expulsion. Qui nous dit que demain ce ne sera pas notre tour ?» tiennent à souligner ces artisans. Pour eux, la roue de la chance s’est arrêtée, hier.
Ils ont saisi l’Association démocratique des droits humains et l’Instance nationale de la protection des biens publics au Maroc pour les soutenir et les défendre. Ils savent, également, que le village de l’El Oulja est concerné par le projet d’aménagement de la vallée du Bouregreg. «L’Agence qui s’en occupe est venue ici, il y a de cela plusieurs mois. Mais, ensuite, plus rien ! On nous n’a rien dit de ce qui est prévu», confie M. Hariki. «Soit intégrer les artisans en tant qu’associés dans le projet, soit leur verser des dédommagements, comme il a été le cas pour d’autres. C’est ce que nous revendiquons, à présent pour ces artisans», indique Thami Belmaâllem, militant de l’AMDH et de l’instance précitée. Une voie de sauvetage, c’est tout ce qu’attendent les artisans de l’El Oulja.

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