Un dimanche dans le désert

Un dimanche dans le désert

Trois véhicules tout-terrain démarrent dimanche 22 février à 8 heures du matin de l’hôtel Parador à Lâayoune. Direction : le désert où nous avons l’intention de pique-niquer pour la journée histoire de vivre le Sahara et son ambiance. Neuf personnes sont de l’aventure. Les trois journalistes d’ALM ( Abdellah Chankou, Abdelmohsin El Hassouni et Tarik Qattab) avec des guides accompagnateurs qui travaillent à la Wilaya : Mohamed El Yadali, Mohamed Mahmoudi , Mohamed Fadel et son fils Ali Salem, Lahmad Hammadi et Salama.
Après avoir fait une vingtaine de kilomètres sur l’asphalte, le convoi s’engage dans le désert. Vers 8 heures 50, nous nous arrêtons dans un endroit au milieu du désert où sont dressées deux grandes tentes. Où sommes-nous ? “ Nous sommes à 110 kilomètres au sud-ouest de Laâyoune, dit Lahmad Hammadi. Ce lieu s’appelle Mtwitrirt.
C’est la première étape du voyage. Alors que nous nous apprêtons à prendre place à l’intérieur d’une tente inoccupée, une femme sort de l’autre Khaïma.
Elle nous souhaite la bienvenue sans venir à notre rencontre. À peine avons-nous eu le temps de s’adapter à notre nouvel environnement qu’on nous apporte un grand bol rempli à ras bord de lait dans la pure tradition de la région faite d’hospitalité et de générosité. Pas besoin d’être invité dans le désert pour boire et manger.
Assis en tailleur, chacun s’empare du bol, boit une gorgée et le passe à l’autre. À la manière saharouie.
La tournée se répète plusieurs fois. Le lait est onctueux. Frais. Pur. Vraiment délicieux. Effet revigorant garanti. C’est le lait de la chèvre, expliquent nos accompagnateurs. L’un d’eux ajoute que cette famille fait seulement dans l’élevage des ovins et qu’elle s’est installée dans cette zone parce qu’elle est dotée d’un beau pâturage. Nous avons été accueillis, comme il se doit, sans que le chef de la famille ne soit présent. C’est sa femme qui s’occupe de tout en son absence. Nous avons également appris qu’avant 1975 les membres de cette tribu issus des Chorfa de Filala étaient des nomades qui se sont aujourd’hui sédentarisés. “ Ils sont en quelque sorte devenus des nomades modernes, fit Mohamed Yadali. Ils possèdent un pied-à-terre à Laâyoune. Ce qui leur permet de se retirer de temps en temps dans le désert tout en laissant la marmaille en ville, scolarité oblige“. Il fait frisquet. De l’entrée de la tente, on distingue le ciel. Il est légèrement brumeux. Mais le calme est absolu. La terre couverte d’un sable couleur or et hérissée de plantes sauvages dégage une odeur singulière. Aussi loin que porte le regard, il ne rencontre qu’une végétation touffue. “ Ce que vous voyez ici, indique Mahmoudi, ce sont deux types de plantes du désert. On les appelle le Jdari et la Talha.
La première est utilisée pour guérir le mal d’estomac alors que la seconde sert dans le tannage du cuir“.
Alors que nous devisons, un attirail arrive. Celui de l’incontournable thé. La bouilloire est fixée par des fils sur un brasier. L’eau bouillonnante siffle. Lahmad Hammadi s’occupe de la préparation de la boisson. Tout un rituel qui dure plusieurs minutes avant qu’elle ne soit servie dans de petits verres.
La conversation s’engage sur la vie des nomades du Sahara. “ Même enfoncés dans le désert loin de la ville, déclare Mohamed Salem, les nomades ne sont pas coupés du monde. Ils sont informés de ce qui s’y passe. Ils ont des nouvelles de leurs proches restés en ville de bouche-à-oreille au rythme des visiteurs qui marquent une halte chez eux“.
Après le thé, de nouveau le lait de la chèvre. Le bol bien remplie passe d’une personne à une autre.
Il est 9 heures 30. Au-dehors, le froid est un brin piquant. Mais on sent une vitalité gagner petit à petit nos corps. Est-ce l’effet du lait de la chèvre ou de l’air frais humée par nos poumons ? peut-être les deux à la fois.
Les véhicules reprennent la route. Ils coupent à travers des pistes qui ne sont pas vraiment tracées et qui portent légèrement des traces de pneus. Mais notre guide, Lahmad Hammadi, au volant de sa Land Rover Discovery qui prend la tête du convoi depuis le début, semble connaître le chemin à en juger par la vitesse avec laquelle il roule. Soudain, il arrête son véhicule. Les deux autres voitures ralentissent et font de même. Nous pensions que Hammadi a marqué une halte pour retrouver le bon itinéraire. La porte de la Land Rover Dicovery s’ouvre. Hammadi en sort et se dirige vers un lieu précis. Arrivé à la naissance d’un arbuste sauvage, il se courbe, creuse, puis ramasse un objet long à moitié enterré sous le sable. C’est une barre de fer rouillée. Nous apprenons que Hammadi s’est arrêté pour récupérer un objet qu’il avait laissé ici trois semaines auparavant. Nous sommes très impressionnés. Il a reconnu au milieu de nulle part l’endroit où il avait abandonné la barre en question.
Mohamed Yadali et Mahmoudi nous parlent de Hammadi. Surnommé “El Viejo“ (le vieux), Hammadi est un familier du désert où il servait de guide du temps de l’occupation espagnole des provinces du sud. “ Ces espaces désertiques immenses n’ont pas secret pour lui, poursuit M. Yadali. Il reconnaît le bon chemin entre mille. Ses repères ici sont la nature des plantes et celle du sol qui varient d’un espace à un autre“. Un étranger s’égarerait à coup sûr dans ce no man’s land sans bornes ni pancartes.
L’équipe reprend sa route à travers les chemins de traverse. Immenses étendues à droite, à gauche et devant. Pas une âme qui vive. L’infini. On roule longtemps avant d’apercevoir au loin un troupeau de dromadaires et de chameaux qui paissent…
Les espaces se succèdent et ne se ressemblent pas.
Certains endroits sont arides et pleins de pierre. D’autres sont boueux pour cause de pluie qui s’est abattue en abondance sur la région pendant la dernière semaine de février. Les véhicules tout-terrain sautent, vibrent et dérapent dans les trous et les ornières, creusant des sillons profonds sur leur passage. Et si on s’ensablait ? Cette crainte est présente dans nos esprits.
Alors que le cortège continue à avaler des kilomètres, un bruit mat se fait entendre. Le véhicule conduit par Mohamed Mahmoudi, une Kia, a catapulté une grosse pierre sur la Land Rover première génération qui roule juste derrière. Pilotée par le fils de Mohamed Salem, le véhicule a reçu la pierre sur le pare-brise qui s’écroula d’un seul tenant. Heureusement que les débris de verre n’ont pas blessé les occupants du véhicule endommagé. Assis à côté du chauffeur, Salama, un homme au teint basané, nous fait signe que rien de grave ne s’est produit avant que le véhicule ne démarre de nouveau.
Désormais, La Land-Rover évite de suivre la Kia ; elle prend des raccourcis qui lui permettent de rattraper la course folle d’El Viejo qui avance comme un poisson dans l’eau au volant de sa machine. Celui-ci s’arrête dans un endroit très sablé et peuplé d’arbustes sauvages avec des branches hérissées d’épines.
Après une hésitation, nous décidons d’y installer notre campement. Nous sommes à Folaliat situé à 130 kilomètres au sud-ouest de Laâyoune. Il est 10 heures 50. Nos sympathiques accompagnateurs se mirent tout de suite à l’oeuvre pour décharger les véhicules. Il y a là, une tente, les ustensiles de cuisine, des paillasses, une table, des bidons d’eau, des oreillers… Le matériel du parfait campeur du désert. Salama, qui porte un tee-shirt blanc, sort du coffre de la vieille Land Rover, endommagée, un petit bouc qui frétille dans ses bras . Avec le concours de Mohamed Salem qui tient fermement ses pattes, la bête est égorgée par Salama sur une plante sauvage. Le sang d’un rouge vif gicle et coule, vite absorbé par le sable.
Après que le bouc eut cessé de bouger, Salama le transporte et l’accroche à l’aide d’une corde le long du flanc arrière de la Land Rover. Et entreprend illico de le dépecer avec une dextérité remarquable. Tandis que Salama poursuit sa tâche, aidé en cela par le jeune Ali Salem, les autres s’emploient à préparer le feu.
Mohamed Salem, Mohamed Mahmoudi et Lahmad Hammadi creusent deux trous, l’un rond et l’autre rectangulaire, de près de 30 centimètres de profondeur chacun. À l’intérieur sont posées un amas de branches mortes ramassé alentour. Le feu ne tardera pas à être allumé. Dessus, Mohamed salem pose le fond d’un baril coupé aux trois-quarts. “ C’est pour le stériliser que je l’ai mis sur le feu, explique-t-il. Car c’est cet objet qui servira pour la cuisson de la viande par la chaleur. Les flammes crépitent.
La fumée se dégage de ces brasiers particulier et enveloppe tout le campement. Les yeux commencent à démanger.
Le ciel est désormais bleu traversé ci et là par de gros nuages qui jouent à cache-cache avec le soleil. Vers midi, il commence à taper fort. C’est alors que nous dressons la tente pour être à l’ombre et à l’aise.
Salama a fini de dépecer le bouc. Les gigots enveloppés dans du papier aluminium sont posés au fond du four. Le morceau de baril stérilisé et lavé et placé de telle sorte de couvrir le trou rond. Au-dessus, on allume un autre feu.
Les côtés du dispositif sont soigneusement colmatés de sable pour que la viande cuisse à petit feu. La même technique dans la pure tradition sahraouie est utilisée pour les autres morceaux de viande placés de la même façon dans le four rectangulaire. Temps de cuisson : 45minutes. Mais attention pas d’ingrédients, ni sel, ni poivre, ni huile. Pendant que Salama se charge avec Ali Salem de préparer les brochettes (boulfaf) avec les tripes de la bête (foie et coeur), Mohamed Yadali enveloppé dans sa Daraiya bleue s’occupe du thé tout en nous récitant des poèmes arabes classiques de Moutanabbi, Abou Nawas et les autres poètes.
Le fumet délicieux arrive jusqu’à nos narines. Après les brochettes, les morceaux de viande sont servis vers 13 heures 10. Après, ce sont les gigots, très chauds, qui arrivent sur une grande assiette. Le repas est copieux. Nous avons mangé jusqu’à satiété. Le menu est complet. Nos hôtes n’ont rien oublié y compris le dessert. Des fruits : bananes, oranges, pommes et kiwi.
Dehors, le soleil tape de plus en plus fort. Tout autour, c’est le silence absolu. Rien ne vient perturber notre pique-nique. Les portables ne sonneront jamais. Nous sommes hors réseau. Hors du monde. Après une petite sieste, le campement est démonté. Nous nous préparons à partir. Il est 15 heures.
Pour le chemin du retour, nous avons pris un itinéraire différent de celui du départ. Le convoi se met en marche et s’arrête à mi-chemin devant une grande tente. À l’intérieur, une vingtaine d’hommes sont en train de manger de la viande et du riz.
Frère aîné de Lahmad Hammadi, le maître de céans, un vieillard encore solide, nous invita à partager leur repas. Nous déclinons gentiment l’invitation en lui expliquant que nous venions juste de prendre notre déjeuner. Mais nous n’avons pas pu résister à la blancheur immaculée du lait de chamelle généreusement servi par le maître des lieux. Nous prenons congé après avoir sacrifié à la cérémonie immuable du thé. Sur le chemin du retour, Mohamed Yadali nous raconte que le frère de Lahmad Hammadi voulait nous égorger un mouton et qu’il l’a empêché de le faire.
L’hospitalité qui est une seconde nature chez le peuple sahraoui veut que le maître des lieux égorge une bête pour n’importe quelle personne fut-elle étrangère dès lors qu’elle a mis les pieds chez lui, dans sa tente. Nous continuons notre route au milieu du Sahara. Les véhicules ne cessent de glisser dans des terrains boueux et de charrier de grosses pierres. Bientôt, nous apercevons à notre gauche des dunes de sable se succédant les unes après les autres.
Le paysage est fascinant. Quelques kilomètres plus loin, c’est une oasis et un champ de blé verdoyant en plein désert qui s’offrent à nos regards ébahis. Lahmad Hammadi, toujours en tête du convoi, ne s’est pas égaré, traçant son chemin avec détermination. Vers 20 heures, nous rentrons à Laâyoune des images plein la tête avec l’impression d’avoir vécu une éternité dans le désert.

• Abdellah Chankou
[email protected]
Envoyé spécial à Laâyoune

loading...
loading...

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *