Vers l’interminable orée du secret

Vers l’interminable orée du secret

A travers l’alchimie de la texture soyeuse et des signes indigo de Rachid Koraïchi, la mutation de la calligraphie architecturale d’un «chapelet» cubique et diaphane de Abdellah Akar, la transformation  des tracés ombreux, imposants et animés de Abdelkébir Rabii et l’évolution de l’ornemental traditionnel en tapis virtuel continuellement ondoyant et rythmé par une mosaïque musicale de Christian Zagaria en pleine osmose avec Saïd Chraïbi, nous sommes confrontés à l’expérience  saisissante et séduisante d’une impression de double vue. En effet, la traversée de ces univers plastiques s’éprouve comme un passage fluide du matériel à l’immatériel dans l’art, autrement dit, comme la manifestation du visible et de l’invisible ou encore l’émergence progressive d’un espace qui devient temps. Précisément, après le temps de lecture des œuvres, ce que nous croyons voir est notre incapacité à saisir un temps particulièrement distant et paradoxalement envahissant. Nous sommes comme aveuglés par une lumière levant nos paupières vers une immensité intime ardemment désireuse d’atteindre l’inaccessible.
Serions-nous face à l’émergence d’un pouvoir de la mémoire, exposant à notre vue, l’invisible qui n’est plus et l’invisible qui sera, sans que nous parvenions, de toute évidence, à les déchiffrer mais suscitant la tentation inébranlable de s’élever vers eux ? S’agit-il de cette mémoire collective et involontaire voilée et alléchante de "l’ancien temps", ou encore du temps originel évoluant en mémoire individuelle, celle de notre propre temps, toujours involontaire, confuse, oublieuse et fatalement réinventée ?
L’expression de ces sensations suscitées par les créations des cinq artistes des deux rives de la Méditerranée, témoigne de l’expérience d’une atmosphère artistique qui semble empreinte d’une lumineuse dimension faisant écho au phénomène d’Aura tant évoqué par Walter Benjamin. Il s’agit de cette « singulière trame de temps et d’espace : apparition unique d’un lointain, si proche soit-il» , de cette apparition qui ne se donne que pour se retirer conduisant le regardeur et l’œuvre d’art à s’investir respectivement du pouvoir de lever les regards, s’entrecroisant vers une quête inévitable, infiniment déroutante et charmeuse.
Les «7 variations autour de l’indigo» de Koraïchi nous offrent, en effet, cette «itinérance» entre apparition et disparition. Nous éprouvons l’apparence d’un univers gorgé de signes divers, d’écritures formées de caractères arabes, berbères, de chiffres magiques ou talismaniques, d’ornementation végétale et de figures anthropomorphiques, se juxtaposant, se superposant, proliférant et s’entrelaçant sans cesse jusqu’à former un réseau inextricable du monumental dans la miniature. Ce grouillement labyrinthique semblant presque lisible et intelligible fragmente une habitation carrée tentant de stabiliser le graphisme effréné.
Face à cette abondance d’éléments plastiques se tissant à la pesanteur de leur support, nous sommes envahis par une présence formelle séduisante et fortement imposante attirant inéluctablement le regard qui, inconscient, pris au filet de ce monde tente de déchiffrer les captivantes écritures. Croyant apprivoiser l’espace pour élucider les formules magiques dont seule l’artiste, peut-être, connaîtrait le secret, il se trouve confronté à la manifestation de l’indécelable.
Le regard inassouvi, poursuit son parcours initiatique jusqu’à ce que la légèreté de la soie, l’indigo salvateur et les empreintes ornementales semblant pouvoir se poursuivre à l’infini, le plongent vers des profondeurs abyssales jusqu’à toucher le fond pour le remonter vers le bleu céleste. Le bleu n’est plus au-dessous, autour ou au-dessus de lui. Il est contre lui. C’est un bleu infini annonçant la distance dans la proximité encore à parcourir dans l’étreinte jusqu’à une nouvelle évanescence…
De cet vraisemblable espace bidimensionnel, une architecture diaphane ciselée du nom d’Allah présage une autre invitation au voyage vers un univers tridimensionnel. Le regard, inéluctablement sensible à la clarté s’empresse de reprendre son «bâton de pèlerin» et se dirige vers le cube monumental d’Abdellah Akar. Devant la transparence éblouissante des murs de soie il lit et relit, dans un mouvement rythmé par un aller-retour incessant entre le bas et le haut, le dedans et le dehors, verticalement, horizontalement, obliquement, la calligraphie répétitive et envoûtante irradiée par un or central. Il tourne autour de l’édifice, traverse et retraverse les pans lumineux jusqu’à tourbillonner et rejoindre l’apesanteur du lieu de pèlerinage réinventé. Transformé par cette liberté de circulation, il égrène incessamment et chante le visible, cette écriture devenue son révélateur d’autres signes.
L’incantation continue jusqu’à l’apparition du leurre de l’accessible. Effectivement, la profondeur cubique évolue progressivement vers un effet illusoire, piégé. D’un volume de lumière, le regard est surpris dans un plein de vide. Il réalise qu’il ne voit sourdement que le nom suspendu de l’invisible n’étant là que pour désigner ce qui est au-delà de lui. C’est alors que la transparence de la signification s’opacifie pour générer de nouveau l’avide désir de la lumière, de la transcendance…
Va-t-il assouvir ce désir dans sa prochaine exploration ? A la croisée d’un chemin, il rencontre des tracés noirs, larges, zigzagants, décisifs, allant de gauche à droite et inversement, en reliefs, en creux, qui brusquement s’interrompent, traînent, coulent, se trouent, s’éclaboussent dans une opacité dynamique, franche et intègre: ceux de Abdelkébir Rabii.
Le doute s’installe…L’autorité, la radicalité, la gravité, l’épaisseur du noir semblent prévenir de l’impossible présence de lumière. Doucement, le regard nuance. Le contraste se manifeste à lui jusqu’à s’imposer. Apparition, le noir n’est-il pas la plus intense opposition à la lumière et corollairement la couleur la plus forte pour faire apparaître le rayonnement du blanc ?
Véritablement, les fonds blancs ou clairs de l’artiste révèlent l’éclat du noir ou la part obscure de la lumière. C’est ainsi que le jour se lève sur l’opacité sombre et la transmute en soleil noir dévoilant l’existence de l’origine enfouie du lumineux.
Le regard toujours archéologue, à la recherche du fond des temps, guidé par une luisance, fouille  inlassablement dans l’espoir de baigner dans la lumière. 
L’écriture noire de Rabii dans un mouvement dévalant vers la profondeur entraîne ainsi le regard jusqu’à la lumière secrète, l’intériorise continuellement et finit par lui rendre visible l’éclatante absence. Instantanément, de ce noyau étrange, dans un autre mouvement jaillissant en hauteur l’écriture extériorise le regard vers l’écorce à la fois ombreuse et lumineuse, constituant toujours par l’éclat de petites flammes jaunes ou oranges l’indice d’une brillance infinie et cachée… Nous assistons donc à une profondeur qui se fait surface prête à s’approfondir encore pour relancer le regard une fois de plus vers l’interminable orée de la lumière. Il n’y aura pas de temps d’arrêt. Il n’y aura même plus de temps identifiable. Peut-être l’expérience d’une infime éternité… Le regard est dans une animation incessante qui ne fera que s’accentuer par une nouvelle aventure artistique l’invitant dans une quatrième dimension particulièrement fascinante.
De l’image virtuelle à l’immatérialité du son, l’œuvre de Christian Zagaria tapissant l’espace d’une mosaïque de lumière en continuelles ondulations et dansant sur la musique insituable, ondoyante et ensorcelante de Saïd Chraïbi se présente comme une véritable initiation au spirituel. En effet, dans ce croisement des arts, info-scéno-plastie et musique, l’espace met en lumière progressivement une musicalité picturale inlogeable semblant venir  des mosaïques d’antan et se continuer dans un futur lointain prometteur d’évolution technologiques susceptible de nous plonger dans une lumière encore plus extradimensionnelle. Le regard est face à un tapis de mosaïque impalpable offrant l’ornemental dans tous ses états. Il est pris dans une transe méandreuse, langoureuse, à la fois lente et rapide rythmée par le luth du musicien le pliant, dépliant et  repliant sans cesse. Il est face à un espace métapolymorphique, à cette abstraction irréductible du lieu de l’apparence suscitant nécessairement l’investigation à chaque fois renouvelée du lieu de l’apparition.
Dans ce vertige visuel et auditif, le regard finit par s’abandonner, se déposer sur le tapis volant pour parcourir, rêver, hors du temps, sous le rayonnement du ciel, l’imaginaire d’un chassé-croisé Orient-Occident, et au-delà, de tout un monde en continuel embrassement, entrelacement, et mutation…
Ces cinq promeneurs cosmiques nous invitent bel et bien à d’infinies possibilités d’élévation. C’est ainsi que leurs créations nous font vivre une expérience extensive dans l’espace et intensive dans le temps jusqu’à la révélation d’une légèreté intangible et captivante nous menant vers l’envie insatiable de réinventer dans un esprit de dialogue, d’ouverture et de méditation , l’autre côté du visible.  Nous continuerons l’imagination, nous traverserons encore et toujours terre ciel et mer pour prolonger et relier nos fils à ces tissages artistiques séduisants, dans la promesse de nouvelles destinées ou métissages infinis.

Par Rim Laabi
Plasticienne Docteur en arts plastiques et sciences de l’art
Enseignant chercheur à l’Université Mohammed V – Rabat

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