La mondialisation n’est pas une fatalité

La mondialisation n’est pas une fatalité

ALM : Abderrahman Youssoufi a décidé de se retirer de la vie politique. Comment évaluez-vous cette décision ?
Brahim Boutaleb : C’est la décision d’un grand chef politique et d’un militant responsable. Il l’avait annoncée depuis belle lurette en déclarant qu’il serait temps pour lui de prendre du recul et de laisser à une génération nouvelle le soin d’assurer la relève. Je pense que seuls les hommes de cette trempe peuvent dire que le moment est venu pour partir de manière très respectable. Cela n’enlève absolument rien aux services qu’il a rendus au pays, aussi bien lors de la lutte pour l’indépendance qu’au cours de la transition démocratique et de la transition entre les deux règnes.
Alors que vous étiez député, vous avez dit qu’il vaudrait mieux prendre un livre que d’entendre certains discours parlementaires. Est-ce que vous adoptiez encore cette position?
Non, j’étais au Parlement entre 1977 et 1983 et j’en ai tiré la conclusion que je n’étais pas fait pour la vie parlementaire. Mais cela ne m’empêche pas du tout d’être un citoyen comme tous les autres citoyens. L’histoire aide beaucoup à analyser la vie politique dans le long terme et la conjoncture sur la base de ce que l’on sait des structures. Quelques fois, on s’adapte à une péripétie, on en fait une sorte de bulle, puis après on s’étonne que la bulle éclate sans laisser de traces, alors que si on interroge l’Histoire et si on s’y réfère, on découvre qu’il y a toujours une possibilité d’expliquer par le long terme et de comprendre ce qui se passe. Sans pour autant être prophète et dire qu’il va y avoir telle ou telle chose.
A propos de l’histoire et de la conjoncture, il y a un débat depuis longtemps sur la mondialisation et ses effets, surtout sur les Etats dits en voie de développement. Quel type de comportement faut-il adopter à cet effet ?
La mondialisation est un problème, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, surtout pour les pays de faible envergure, mais, elle est un phénomène irréversible. Si on survole l’Histoire, disons à vol d’oiseau, on se rend compte que l’objectif de tout le mouvement historique, depuis le départ, est d’arriver à la mondialisation, et partant faire de cette terre, une terre commune et sans frontières où tous les êtres humains, en dépit de leurs couleurs, de leurs différences et situations géographiques, communiquent, et commercent au sens très large du terme. Sans hostilité, sans haine. La plupart du temps, les haines et les guerres naissent de la peur de l’inconnu et du fait qu’on a besoin de vivre, mais, pour ce faire, on va chercher, manu militari, chez le voisin ou même plus loin que chez le voisin. Evidemment, on n’est pas encore sorti de cette situation d’hostilité. Sachant que la mondialisation est un fait irréversible, il vaut mieux pour le pays qui n’a pas les moyens d’imposer sa volonté d’épouser le mouvement et le suivre en défendant naturellement ses intérêts, ses originalités, sa propre histoire, sa société et ses choix. Dans le monde arabo-musulman auquel nous appartenons, nous sommes pris dans une tourmente, entre un passé qui est dépassé, qu’on le veuille ou non, et un avenir sur lequel nous n’avons pratiquement aucune prise, compte tenu de la faible productivité de nos pays. Mais, cette mondialisation nous oblige, en quelque sorte, à sortir de nos réserves, à épouser le mouvement mondial et à le suivre sous peine de rester complètement dépassés. J’imagine que dans le long terme, dans le très long terme, le monde évoluera vers une sorte d’Etats-Unis mondiaux . L’hégémonie américaine actuelle est un moment de l’Histoire qui va passer rapidement, car la vie des empires est très courte. La tentative de former une Europe en dépit de toutes les guerres, de toutes les haines, de tous les mauvais et bons souvenirs, est un exemple formidable qui interpelle.
Mais, on dit que depuis 1989, le monde entier a changé, à part le monde arabe…
Non, il ne faut pas croire que le monde arabe n’a pas changé. Nous changeons et nous sommes contraints de le faire. Ces mouvements qui animent la société arabe, même s’ils sont violents, en sont la preuve. Car, ces mouvements, qu’on appelle un peu rapidement terroristes ou extrémistes, expriment la vie et le changement. Tous les changements dans l’Histoire s’accompagnent de violence. Aucun accouchement ne s’est fait sans violence. Le monde arabe est en état de mutation et de transition. Certes, c’est un moment très inconfortable, mais qui est porteur d’avenir et de progrès. Nous sommes obligés de progresser.
Du moment que vous parliez de violence, quel est votre point de vue sur les attentats de Casablanca?
Pour moi, le fait que jusqu’au 16 mai, il n’y a rien eu au Maroc, cela était étonnant, en quelque sorte, compte tenu du fait que nous sommes partie intégrante de cette nation arabo-musulmane actuellement malade. Il est impossible que cette maladie épargne une partie de ce corps qui est soudé, qu’on le veuille ou non, même s’il est un peu dessoudé sur le plan politique, puisque nous sommes une nation qui parle une seule langue et participe à une seule civilisation depuis l’Atlantique jusqu’au Golfe persique. Cela constitue une force extraordinaire et c’est pour cela que nos adversaires n’ont aucun intérêt à nous laisser nous unir pour former une seule entité. En tant qu’historien, j’estime que les événements du 16 mai n’ont rien d’étonnant. Il va de soi que, pour les victimes c’est une tragédie épouvantable; nous ne pouvons que sympathiser avec elles et condamner ceux qui poussent à de pareils actes. Mais, à mon sens, il ne faut pas exagérer ce phénomène puisqu’il s’agit quand même du Maroc, un des plus vieux Etats du monde. Donc, cet événement n’est pas de nature à déstabiliser l’Etat marocain. L’Etat est parfaitement armé pour y faire face. De même pour la société, puisque si l’Etat est armé, c’est parce que la société l’arme bien. La réaction du peuple marocain est extrêmement positive, encourageante et rassurante. Il faut le dire encore une fois. Nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle folie. On ne peut pas garantir que la maladie ne puisse pas reparaître d’une manière ou d’une autre quelque part sur ce corps, mais j’estime que la société marocaine est suffisamment saine pour générer les anticorps nécessaires.
Vous avez suivi le débat qui a accompagné le déclenchement des attentats précités. Comment évaluez-vous ce discours ?
Ce sont des discours un peu à chaud. On s’arrête à une péripétie et on l’amplifie de manière à la considérer comme quelque chose de structurel; seulement la conjoncture diffère de la structure. Bien entendu, nous sommes tombés dans des discours extrémistes. En effet, si certains affirment que nous nous acheminons vers un obscurantisme radical qu’il faut, à leur avis éradiquer, d’autres, en revanche, accusent l’avant-garde de ne pas prendre en considération la religion musulmane séculairement enracinée dans la culture marocaine. S’il est vrai que tout cela fait partie de cette phase de transition que nous traversons et où se battent et coexistent tous les contraires, l’essentiel, c’est de permettre à ces courants antithétiques de coéxister pacifiquement et de polémiquer au sens philosophique du terme. Discuter, c’est penser le contraire de l’autre et par conséquent essayer de confronter les points de vue différents, jusqu’à arriver à un compromis. Mais tout cela demande du temps. Le Maroc est à mon sens un pays du juste milieu. Ce qui a fait la force de l’Etat du Maroc, c’est sa capacité à trouver constamment le juste milieu, notamment, entre les exigences d’une culture qui est là et qu’on ne peut renier et une modernité qui ne peut se réaliser uniquement à partir de la culture de l’Autre.
Mais au coeur de ce débat, il y a ce va-et -vient entre le politique et le religieux.
Encore une fois, il faut revenir à la culture fondamentale. Dans notre culture, il n’y a pas de distinction entre le politique et le religieux. Cette distinction n’a pas encore été faite. Nous commençons à assister aux balbutiements de la distinction entre ce qui est à Dieu et ce qui à César. L’Europe a mis des siècles pour arriver à cette distinction et cela s’est fait avec des violences inouïes. Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on va distinguer entre le religieux et le politique. Il faut, à mon sens, qu’il y ait un effort de part et d’autre, pour actualiser et relire l’Islam à la lumière de ce qui se passe aujourd’hui, non de qui s’est passé au 7ème siècle. Le 7ème siècle est fini, mais l’Islam que nous vivons aujourd’hui est celui du 21ème siècle. Il faut lire et interpréter la religion exactement comme l’a fait SM le Roi en matière de Code de la famille. C’est une lecture juste, rationnelle, posée et sereine de l’Islam du 21ème siècle.
Mais beaucoup de voix s’élèvent pour critiquer la régression des espaces de liberté. Qu’en dites-vous ?
Je ne sais pas. Je n’ai pas l’impression qu’on recule. Sur le plan international, il y a eu les événements du 11 septembre qui ont ébranlé tout le monde. C’est un fait. Le coup du 11 septembre a créé une situation tellement imprévisible et imprévue qu’elle a occasionné une guerre en Afghanistan, une autre en Irak, etc… Il y a une phase d’inquiétude et je ne peux que déplorer que les Etats-Unis, en dépit de leur puissance, soient tombés dans ce piège.
Et comment évaluez-vous la réaction de l’Etat marocain par rapport aux attentats terroristes du 16 mai ?
L’Etat marocain est obligé de veiller et d’ouvrir l’oeil parce que la situation est incertaine. Nous faisons l’objet d’une attaque absolument injustifiée depuis 25 ans sur notre bout de territoire marocain. Nous avons un voisin qui entretient une guérilla à nos dépens sur son propre territoire qui veut faire passer cette guérilla pour un mouvement de libération. Sur le plan intérieur, il y a des mouvements dont on ignore jusqu’à quelle profondeur ils vont et quand ils vont rejaillir. Les événements du 16 mai nous ont mis au premier plan nous aussi. Mais, il ne faut pas se laisser faire. Il y a tellement d’acquis dans ce pays de stabilité qu’il n’est pas question de laisser quelques aventuriers les jeter par-dessus bord. C’est la responsabilité de l’Etat.
Est-ce que le processus démocratique est irréversible ?
Il est irréversible, parce qu’il s’agit d’une volonté de l’Etat. Depuis la première Constitution, il est devenu clair que dans l’ancien Etat marocain, le Sultan avait des responsabilités qui se limitaient à défendre les frontières, à faire respecter la religion et garantir un minimum de sécurité pour les voyageurs ; ces responsabilités sont complètement dépassées dans l’Etat moderne. Celui-ci a besoin de s’impliquer dans tous les domaines, y compris l’enseignement, la santé, le logement, etc…Mais pour s’en occuper, l’Etat est assez intelligent pour savoir qu’il ne peut pas agir seul. Il va de soi qu’aucune société ne peut résoudre ces problèmes si elle ne s’y implique pas. C’est cela qui ferait la démocratie. Ce n’est pas l’Etat qui ne veut pas que la démocratie avance, mais ce sont les gens eux-mêmes qui ne savent pas encore à quel point ils sont responsables. C’est à partir de là qu’il faut comprendre le fait, par exemple, que le jour des élections, les gens ne vont pas voter. Or celui qui ne va pas voter n’est pas seulement un mécontent, mais quelqu’un qui ne sait pas qu’il doit aller voter. Pour dire les choses rapidement, la démocratie est un ordre au double sens du mot ordre, c’est-à-dire des mots d’ordre à exécuter, mais aussi une organisation, un système qui est construit de la base jusqu’au sommet et qui suppose que l’individu est lui-même ordonné.
Comment évaluez-vous les dernières élections ?
Dans le passé, on sentait l’intervention de l’Etat. Mais, lors des dernières élections, l’Etat s’est vraiment abstenu. Et cette abstention a donné le visage de la démocratie, laquelle est à ses débuts. Nous sommes à la sixième opération électorale alors que certains pays d’Europe le sont depuis le XIIème siècle.
Dernièrement, il y a eu des contacts pour relancer l’unité du Maghreb, mais est-ce encore possible ?
Ce que l’historien voit, en tout cas, c’est qu’en Afrique du Nord, il y a les mêmes populations d’origine. Il y a à la fois des tribus amazigh anciennes, arabes et africaines ainsi que des populations venues soit de la Sicile ou de l’Andalousie que la religion musulmane a unifiées. Donc, il y a un substrat qui condamne l’Afrique du Nord à l’union. Et, même la colonisation a tenu compte de ce fait. Les Français se battaient pour que ces pays constituent une seule entité et il n’y a pas de raison de les partager entre puissances impérialistes. C’est pour cela que l’Angleterre et l’Italie ont été écartées, et que l’Espagne a eu certaines parties du Maroc pour des raisons de voisinage. Bref, nous allons faire l’Unité du Maghreb, mais tout dépend de l’Algérie. Est-ce que les gouvernants algériens vont avoir la force et la volonté de surmonter leurs propres problèmes et de créer un Etat algérien qui ne confond pas avec la violence.
Est-ce que vous ne voyez pas que le règlement de la question du Sahara est encore loin?
Les gens s’inquiètent dès que quelque chose se passe à l’ONU, et commencent à dire qu’on va perdre le Sahara, mais, à mon avis, on ne va le perdra jamais, ou alors il faut supposer que 35 millions de Marocains ont disparu, du jour au lendemain et qu’il n’y a plus d’Etat marocain et plus personne dans ce pays qui bouge. Il y a ici un peuple, il a son mot à dire, il l’a dit spontanément depuis 25 ans, et je ne vois pas ce qui va nous empêcher de rester chez nous. Qui peut nous chasser du Sahara ?

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