Hassan Wahbi : «Les idées et les textes de Khatibi m’ont permis d’être à l’école de la différence littéraire marocaine»

Hassan Wahbi : «Les idées et les textes de Khatibi m’ont permis d’être à l’école de la différence littéraire marocaine»

Entretien avec Hassan Wahbi, professeur de littérature française et d’esthétique à l’Université Ibn Zohr d’Agadir

ALM : Pourquoi dédiez-vous une grande partie de votre travail à feu Abdelkébir Khatibi ?

Hassan Wahbi : La proximité avec l’œuvre de Khatibi est construite sur un long parcours, mais ne suppose pas une unicité inconditionnelle. Au départ, il y a la recherche académique, la transformation des livres des autres en objets de réflexion. Au fur et à mesure, une seconde transformation a pris corps, c’est celle de l’effet littéraire, c’est-à-dire l’importance réelle de cet auteur marocain indépendamment de l’intérêt de la recherche ; sa valeur comme pensée, style, sensibilité, singularité. Ce qui, tout de suite, pour moi, le met dans la chaîne des écritures, de la circulation littéraire. Les idées et les textes de Khatibi m’ont permis d’être à l’école de la différence littéraire marocaine. Ils couvrent les arts, la société, les généalogies de soi, l’anthropologie imagée de sa propre histoire et celle des autres.
Et pour être honnête, les effets sur ma personne, je ne peux les démêler de l’ensemble de soi. Il y a des ressorts littéraires qui restent inconscients et obscurs. Et c’est bien comme ça. Laisser les choses dans leur beau désordre intérieur, et prendre l’œuvre comme une émotion dans sa vie marquée par d’autres œuvres, d’autres émotions. Il y a souvent des circonstances qui expliquent des choix. Ce qui importe, c’est que cela fait désormais partie de ce que vous êtes ou de ce que vous devenez même si vous vous en sépariez. Ne pas être khatibien ou spécialiste de quoi que ce soit, mais rester dans le sillage des œuvres précieuses, dans l’ombre de la bibliothèque humaine.
La proximité d’une œuvre ne consiste pas dans la critique littéraire qu’on en fait mais dans la manière avec laquelle nous l’accompagnons à un moment donné et comment elle vous accompagne bien après.

Quelles sont les questions que vous vouliez aborder avec Khatibi mais dont le décès a laissé en suspens ?
Il reste deux types de questions. Le premier découle de l’ensemble des réponses déjà données par l’écrivain pour relancer certains thèmes ou essayer de le faire sortir de ses positions retranchées comme sur la double critique que j’ai voulu réactualiser selon les enjeux du moment. Le second type allait couvrir certains aspects divers de son œuvre, de son écriture autour du corps, de l’art, du sacré, du politique, etc. J’avais remarqué qu’il éludait certaines questions ou ce dont il ne voulait plus parler. Il n’était pas toujours dans la nécessité de la synthèse conceptuelle. Il nourrissait ses propres oublis. Cela apparaît d’ailleurs dans son ultime livre «L’ombre du scribe». Il préférait avancer vers autre chose. J’allais peu à peu le pousser à parler même si c’était lui qui orientait plus ou moins, délicatement, vers ce qui l’intéressait. Mais cela ne s’était pas fait. La vie en avait décidé autrement.

Vous êtes également professeur de littérature française et d’esthétique. Quelle est la différence entre les deux disciplines ?
Elle en découle puisque la littérature est liée à l’art, au sensible. Et par des choix d’opportunité pédagogique, j’ai pu associer les deux : des cours de littérature avec ses prolongements par l’histoire des idées et un cours pour des formations spécifiques sur des notions d’esthétique : le regard, le goût, les manières de penser le beau à travers les formes du visible. Il est de plus en plus utile –malgré l’indigence des contextes et le manque d’intérêt pour l’art comme nécessité de vie– d’associer les savoirs et le voir, l’intelligible et le sensible.

Vous travaillez sur la notion de l’aimance. Pourriez-vous l’expliquer selon votre angle ?
Vous pensez certainement à l’ouvrage critique «La Fable de l’aimance» et au dernier recueil poétique «Petit éloge de l’aimance». Il y a un moment où on a la prétention de travailler sur des notions, des objets de connaissance, des motifs littéraires ou faisant partie des choses du savoir, de la quête du sens ou des manières d’éclairer les grandes questions humaines (amour, amitié, vie, deuil, joie, etc.) ; et il y a un moment où ce sont ces motifs qui nous travaillent, nous traversent, nous habitent. C’est mon histoire avec cette notion d’aimance.
Dans le dernier recueil par exemple il ne s’agit pas de reprise, ici, de la notion, c’est plutôt la mémoire du corps, toute cette blessure affective dont on ne parle pas ; ces failles de soi dans l’autre, les failles de l’autre en soi. L’aimance n’est pas du formalisme littéraire, un alibi de sublimation, une reprise méta-littéraire… C’est le murmure pensif de la vulnérabilité de la présence. Cette notion d’aimance existait avant Khatibi, mais notre auteur lui a donné une merveilleuse actualité poétique et interculturelle. Je la reprends, ici, à mon tour, la dégageant de l’ambiguïté de la tradition courtoise, de la neutralité du désir, de la pudeur maghrébine, pour lui donner une vie de chair dans les liens, de corps à corps, de désir à désir, de la présence à l’absence comme polarité essentielle car toute présence est ravissement et dissociation. C’est à cet autrement poétique de l’aimance que ce recueil veut donner corps dans l’écart entre les êtres, dans la proximité qui se déchire comme éloignement, comme altérité aimée et blessée à la fois.
L’aimance est –comme figure d’altérité extrêmement ouverte– inépuisable car elle se dérobe à chaque pas du langage, à chaque pas de notre mendicité ontologique. Et Khatibi a profondément compris cette vulnérabilité, cette frontière solidaire entre ce qui est là de ce qui s’absente. Il réinvente à sa manière cette notion. L’aimance est dépassement des liens qui aliènent, du pathos, des conflits pour une altérité libérée, apaisée ; de corps à corps, d’esprit à esprit, de culture à culture. Quant à moi je reprends la mémoire poétique de la notion non comme alibi littéraire, mais comme réponse à ce qui m’advient.

Auriez-vous des projets ?
L’essentiel est de sauvegarder le présent à soi, l’étonnement, l’attention au jour le jour. De s’attacher au devenir de l’écriture nécessaire sans tomber dans le symptôme de la graphomanie. S’éloigner de la toxicité, même à l’université. Etre dans ce que Khatibi appelle la «marge en éveil». Ce qui sauve dans les projets, c’est l’idée de sauver un style d’existence, une écologie de soi-même. Dans ce sens trois livres sont chez les éditeurs : «La Nuit humaine» (Carnets), «Ordre et désordre des êtres» (poésie), «Les maladies de la littérature» (réflexions sur la littérature). Cela ne guérit d’aucune intranquillité, mais estampille nos jours de rituels. Ce qui est précieux dans cela c’est la préservation du sens de la beauté, de la volupté littéraire, cette autre chair de la vie.

 

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *