Allumeurs de narguilé au service de la «Chicha»

De jour, Hassan est serveur de café.  Le soir, il change de métier. Il devient allumeur de narguilé. Depuis le début de Ramadan, le narguilé est devenu son unique fonction et la fumée, son atmosphère détestée. Il sera bientôt vingt heures. Hassan se dépêche vers le café où il travaille. Il a pour tâche de nettoyer et préparer les narguilés destinés à la clientèle qui ne tardera pas à arriver.
La décoration du café n’a rien de sophistiqué, l’endroit est plaisant, chaleureux. Comme le sont nombre de salons de thé casablancais. Il y a surtout ce brouillard de fumée qui accueille l’arrivant. Et cette odeur, très forte et très sucrée qui s’affirme. Une odeur qui a presque un goût tellement elle est présente.
Des verres de thé à la menthe sont servis sur la majorité des tables. L’ambiance a pourtant quelque chose d’oriental. Difficile de trouver sa place dans ce café : toutes les tables sont occupées par des groupes d’amis, car le plaisir de fumer ne fait pas à lui seul le succès de la pipe à eau, son côté convivial a aussi son importance. En effet, la coutume veut que la pipe à eau soit fumée en groupe et passe d’un fumeur à l’autre à tour de rôle.
Avec un cérémonial pareil, on a l’impression d’être ailleurs. D’être revenu au temps des Hippies et de la tradition des pipes de cannabis qui circulaient entre amis. Dans les cafés à chicha, cela se passe souvent ainsi : pour les groupes de copains réunis autour d’une table, lorsqu’une chicha est consumée, on en commande une autre.
Il est 21 heures, les tables du café sont presque toutes occupées, des groupes ont déjà entamé leur deuxième narguilé. Hassan court d’une table à une autre pour servir une chicha, ou en rallumer une autre.
Pour préparer un narguilé, il commence par rassembler le matériel composé de la douille, du cendrier, de la colonne appelée corps, du tuyau et du vase. Il procède au remplissage de ce dernier avec de l’eau avant de rassembler le narguilé, en gardant de côté la douille qui sera remplie de tabac émietté.
Hassan n’a pas le temps de s’arrêter pour souffler. Parce qu’un narguilé éteint, mal allumé, ou lourd à respirer fait rouspéter le client, et qu’un client mécontent est un client perdu. La politique de la maison est d’éviter à tout prix l’insatisfaction de sa clientèle.
Le tuyau de la chicha à la main, la poitrine remplie du parfum aromatisé, traité tel un prince des mille et une nuits, le client voyage dans le temps pour se retrouver dans un Orient d’anthologie. A quelques détails près, le fumeur de chicha est une espèce de nabab, chouchouté, bien entouré, servi avec adresse et rapidité.
Hassan est là pour ça. Mais il n’en peut plus. Le parfum sucré en devient vite étouffant, la fumée aveuglante et le bruit incessant. Dans le café règne un parfum mêlé de vanille, de fraise, de pomme et d’autres fruits.
Le problème est que cette débauche de parfums déclenche souvent des migraines tenaces. Surtout quand elle se mêle à  la fumée des cigarettes.
Pour Hassan, allumer et entretenir le charbon du narguilé ne devrait pas être une fatalité causée par la cupidité de son patron : «La chicha, ça rapporte de l’argent, beaucoup plus que l’activité normale d’un café. Durant le Ramadan, tout le monde se rue sur les cafés à chicha et ces cafés-là en profitent pour augmenter le prix des consommations… Le jour où j’ai vu la chicha s’installer, j’aurais aimé pouvoir m’en aller, mais on ne trouve pas aussi facilement une place de serveur…»
Hassan et ses confrères sont aujourd’hui légion.
Beaucoup plus que le reste de l’année, le mois de jeûne se caractérise par une consommation énorme de narguilé. La pipe à eau est en passe de devenir, chez nous, ce qu’elle a toujours été dans d’autres pays arabes : un produit phare.
Hassan se résigne donc aux effets secondaires de son métier : avoir les yeux qui piquent et le nez qui coule à cause de la fumée, alors qu’il est non-fumeur. Il se résigne en fait à devoir choisir entre son travail et sa santé.

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