Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (19)

Il oppose l’itinéraire de trois frères: Ibrahim, le narrateur, qui est un réformiste religieux à l’instar de l’auteur et se pose en intermédiaire compréhensif entre les figures extrêmes de Sidi Larbi, le dévot confrérique, et Hammad, l’européanisé à tout crin. Mais en fait la symétrie instaurée entre les deux frères, comme s’ils étaient à égale distance d’Ibrahim, est seulement de façade au sein de ce trio de Marocains confinant à l’archétype: le vieux croyant anachronique par excès de fermeture sur soi, le salafiste ayant trouvé un équilibre entre tradition et modernité en empruntant à l’autre ce qu’il faut pour rester soi-même, l’occidentaliste dépossédé de son moi authentique par excès de modernité.
Le correspondant d’Ibrahim, chargé d’arbitrer le différend familial qui surgit inéluctablement, nous livre un portrait irénique du Soufi, à qui on peut seulement faire grief de son quiétisme trop frileux. Mais il charge à fond Hammad, perverti par ses études de médecine en Europe et son mariage civil avec une Autrichienne.
Tout, dans son apparence physique et son mode de vie de "m’turni" (retourné, renégat), ne peut qu’offusquer un Marocain bien-pensant: son costume d’été, qui dénude ses bras, sa canne de dandy, sa tabagie, son goût pour les apéritifs et sa coquetterie vis-à-vis des jeunes Européennes élégantes rencontrées, chemin faisant, à Dar Debibagh (Fès ville nouvelle), enfin son assujettissement à l’éphémère: cours de la bourse, nom des vedettes de cinéma, dernier fait-divers… Privé de signification par son oubli de l’Islam, ce déraciné est condamné à s’exiler en Europe, comme il y aspire de toutes ses forces.
Cet "occidentaliste", déjà, folklorise les siens, en décorant son salon, meublé à l’européenne, avec des armes "indigènes". Ce médecin épouse les normes de l’hygiénisme colonial condamnant la vieille ville de Fès à n’être qu’un bouillon de culture infesté de microbes. L’auteur lui extorque, d’ailleurs, l’aveu qu’il est devenu un étranger à sa communauté, un apostat semi-conscient: "Ici, je ne me sens pas dans mon pays et, sans les étrangers qui s’y trouvent, je n’aurais pas de compagnon. Ceux de ma race me fuient comme je les fuis".
La défense du dâr el Islam menacé par l’intrusion du Chrétien inspire les gestes les plus sublimes, tel le sacrifice de ce cavalier, tout de blanc vêtu, qui dévale de la crête atlassique dans la région de Sefrou à l’assaut de la colonne Moinier au printemps 1911, comme il attise une haine de l’Autre confinant à l’obsession hystériqte. C’est ainsi que, sur la lancée de la "hafidhiyya" (le mouvement social-patriotique porteur du renversement d’ ‘Abd el ‘Aziz et de son remplacement par ‘Abd el Hafid, "sultan du jihâd"), la foule à Fès profane, en janvier 1909, la tombe de Si ‘Abd el Krîm ben Slimane, un ancien vizir ayant négocié à Paris, en 1901, le premier abandon de souveraineté territoriale consenti par l’Empire chérifien. On lui coupa la tête et on inscrivit sur ses restes exposés sur la place publique: "Voici l’homme qui a livré le pays aux Chrétiens".
Mais tous les Marocains ne sont pas au diapason de cette passion religieuse paroxystique. Celle-ci fournit, d’ailleurs, un langage, faute d’idiome politique pour le dire, à une forme de patriotisme élémentaire. Foucauld l’avait bien compris, à la suite de son expérience du Maroc en 1883: l’Européen y est inévitablement perçu comme un espion préparant les chemins de la conquête pour sa nation: "On le tue comme tel, non comme infidèle. Sans doute la vieille antipathie de race, la superstition, y trouvent aussi leur compte; mais ces sentiments ne viennent qu’en seconde ligne. On craint le conquérant bien plus qu’on ne hait le chrétien".
L’horreur sacrée du Chrétien islamise une forme latente de sentiment national, qui lui est antérieure phénoménologiquement, sinon historiquement. Comme le Confucianisme dans le Vietnam, l’Islam ratifie au Maroc le sentiment d’appartenir à une patrie, qui se fond dans la communauté des croyants (l’umma), sans se confondre avec cette abstraction sans épaisseur charnelle. Contre les Français, les Marocains défendent non pas un dâr al Islam abstrus comme un énoncé théologal émis par un ‘alîm, mais un territoire, un Etat, au nom d’une conscience historique qui leur est spécifique.
Sur les points sensibles du territoire – littoraux et frontaliers en particulier – on constate que les communautés locales de pêcheurs, contrebandiers, pasteurs égarés dans les plaines montent la garde. C’est le cas tout le long de la côte rifaine, où les montagnards sont en état d’alerte depuis la prise de Tétouan en 1860 et disposent d’une technique de mobilisation leur permettant de débouler en force depuis la ligne de crêtes, en cas de débarquement espagnol. Il en est de même sur les confins algéro-marocains, où l’armée d’Afrique, à chacun de ses débordements, déclenche d’énormes harkas de plusieurs milliers d’hommes, ce qui suppose une logistique dans ce monde de la steppe où l’eau, les vivres, le fourrage se raréfient. Mais, partout ailleurs, l’intrusion, même pacifique, du Chrétien déclenche émotion et hostilité, lorsqu’elle n’est pas encadrée par le Makhzen, avec grand déploiement d’agents et d’emblèmes signalétiques de l’Etat.
C’est le cas des missions hydrographiques entreprises par le Comité du Maroc. Celle de 1908 doit rebrousser chemin sur un bras du Sebou: Les "gens sont très hostiles, les enfants crient, les poules s’enfuient, grand tumulte. On refuse de nous indiquer le gué". L’un des agents les plus avisés de la "pénétration pacifique" note: "La mer est le chemin des infidèles. Tout ce qui arrive par la mer, c’est l’ennemi. Dans les tribus du bled siba… on tire chaque jour sur les embarcations qui s’approchent du rivage. Dans le pays makhzen… dès qu’un navire est signalé près du littoral, des gardes et des détachements armés prennent des postes de veille prêts à ouvrir le feu et à appréhender les imprudents qui débarqueraient".
n’en pas douter, les Marocains ne luttent pas pour sauvegarder une portion, à la limite interchangeable, du dâr al Islam, mais pour une terre, à laquelle ils sont passionnément attachés: en particulier dans les réduits montagneux où le colonisateur va se rompre l’échine. C’est bien le sens du jusqu’auboutisme des imazighen du Moyen et du Haut-Atlas central. L’un d’entre eux, pressé de conclure l’aman par un lieutenant troublé par la disproportion des forces en présence, lui déclare en berbère, lors d’une entrevue nocturne pathétique, qu’il combattra jusqu’à son dernier souffle pour son pays, rien que pour son pays.
Sans que la teneur de cette entrevue nous autorise, aujourd’hui, à déterminer la configuration exacte de son pays. Cet amghar de guerre se bat-il pour sa tribu-cité.refuge, sanctuarisée par ses marabouts et individualisée par une culture du lieu? Pour tous les gens arborant la fière étiquette "d’hommes libres" (imazighen) et vaguement conscients d’être reliés par une très vieille histoire rompue depuis le XIVème siècle: les Sanhaja? Pour le Maroc: le maghrib el aqsâ des lettrés arabophones? Sans doute, et dans des proportions presque impossibles à définir, tout cela joue à la fois sur plusieurs niveaux qui restent enchevêtrés dans sa vision du monde.

«Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions Porte d’Anfa, Casablanca 2004- 418 pages.

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