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Mon traître

Pour son troisième roman, Sorj Chalandon a choisi de mettre en fiction un réel trop douloureux à surmonter. À l’origine : les aveux d’un ami, un jour de décembre 2005. Les aveux d’un traître au combat républicain. Son nom, Denis Donaldson. Leader charismatique de l’Armée républicaine irlandaise et de sa branche politique, le Sinn Féin, cet homme était comme son frère. Sorj Chalandon a donc préféré prendre de la distance et opter pour une approche plus littéraire. Il fait d’Antoine, luthier parisien, son enveloppe imaginaire. Denis Donaldson devient Tyrone Meehan. Une forme qui sert parfaitement le fond puisqu’elle lui permet de s’approcher au plus près de ses questionnements. Protégé derrière le filtre de la fiction, il s’épargne une exposition trop brutale aux événements. Par le roman, il envoie Antoine là où lui-même ne peut aller. Cette Irlande que son héros cherche désespérément à faire sienne, c’est celle de Chalandon. Cette trahison, c’est aussi la sienne. «Mon traître » est l’expression intime d’un homme blessé. Un roman d’apprentissage à la dimension politique et à l’image de son auteur, entre journaliste et romancier. Entre actualité et histoire. Mais « ce livre n’aurait jamais dû être écrit». La plume, il l’a prise sous la contrainte, dévoré par une profonde détresse. De l’incompréhension, il est passé à la colère. De la colère à l’affliction. Le roman sera sa catharsis. Du moins le croit-il. Chalandon écrit donc son amour intarissable pour cette terre. Pour cette « humanité grise », bercée par la guerre, la pauvreté, la prison et la mort. Écrivain de la nuit, Sorj Chalandon puise ses mots jusque dans leur silence. Une écriture précise et épurée. Intime et douloureuse. Une écriture à l’oralité percutante. Des mécanismes du journalisme, il a su garder un sens affiné de l’observation. Il y a allié une écriture purement impressionniste, plus souffrante, où chaque mot semble raviver la plaie. Mais qu’importe. Son Irlande est intacte.

Mon traître de Sorj Chalandon
Éditions : Grasset, 2008



Princesse, dragon et autres salades

«Il était une fois… » Toutes les histoires de princesses ne commencent pas par cette formule consacrée – et même, pour être honnête, un peu dépassée. Eh oui, les princesses du XXIe siècle ne sont plus ce qu’elles étaient… Elles ont désormais des noms de salades, vivent dans des châteaux entourés de champs de groseilles et de cynorhodons, et il arrive même que le dragon de service refuse tout net de les enlever. Il faut dire que les princesses modernes ont parfois très mauvais caractère et manquent un peu de diplomatie. La princesse Scarole est de celles-ci. Pas romantiques pour deux sous, ses aventures sont en revanche servies par un humour espiègle et abordable pour les petits, qui y découvriront le goût des jeux de mots et des situations cocasses. Marie Vaudescal a su trouver un certain équilibre entre accessibilité et didactisme, parsemant son texte de mots « nouveaux » qui devraient éveiller la curiosité des enfants, sans pour autant entraver leur lecture. Quant au dessin de Magali Le Huche, drôle et expressif, il ajoute encore à la vie qui se dégage du récit. Résolument décalé, « Princesse, dragon et autres salades » surprend jusque dans son dénouement, bien loin des scènes de repentir, de pardon et d’effusions auxquelles on aurait pu s’attendre.

Princesse, dragon et autres salades de Marie Vaudescal
Édition: Gallimard Jeunesse, 2008



Norma Ramon

Trois ans après « Volume », Orion Scohy sévit à nouveau. Drôle d’histoire que celle de « Norma Ramon » : un assassin avéré, potentiel ou simplement imaginaire, qui se laisse aller à ses divagations et pense tomber amoureux. Le doute s’installe rapidement quant à la légitimité du récit et laisse transparaître la préméditation de Scohy : déconstruire le corps littéraire. Placée dans la main de son exécuteur, sa pointe érafle, éreinte, forme et déforme les mots sur son passage. Multirécidiviste minutieux, son plaisir malsain augmente et finit par s’attaquer au corps de texte : encadrement, polices croissantes et décroissantes, espacements et notes de bas de pages qu’il ne revendique pas toujours. L’encre coule et au final les mots se retrouvent éparpillés aux quatre coins de la page. Complice de toujours, Norma Ramón, qui n’a de cesse de clamer qu’il ne s’agit pas d’un roman, finit par être démasquée : derrière ses anagrammes, elle n’est autre que… Roman !

Norma Ramon d’Orion Scohy – Éditions : P.O.L,  2008

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