Souvenirs de « Al-Tahrir » (45)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (45)

D’autres incidents auront lieu lorsque les dirigeants du Mouvement populaire se proposeront de déplacer la dépouille mortelle de Abbas Lamsaadi dans un monument commémoratif érigé à cet effet dans les monts de Gzennaya. Aherdane et Khatib étant arrêtés, des insurrections éclateront ; des bandes armés feront leur apparition, dont essentiellement deux, dirigées, l’une par Ben Miloudi près de Oualmès, l’autre, par Mouha Ouhammou dans la région de Tahla. L’Armée royale, expédiée sur place, mettra rapidement fin aux activités du premier. Le second lui donnera par contre du fil à retordre : la rébellion de Tahla ne s’eteindra qu’en 1959. Des rumeurs –confirmées plus tard- circulaient, selon lesquelles l’Espagne intervenait dans ces événements, notamment dans les régions de Houceïma, Nador et Taza. Une attaque à la bombe sera par ailleurs perpétrée contre un rassemblement organisée à l’occasion de la fête du Trône, tuant et blessant une cinquantaine de personnes. D’autres actes de violence auront lieu à cette même occasion, à Houceïma et Nador. Une Commission royale sera créée, sous la présidence de Abderrahmane Anjay, pour mener l’enquête au sujet des plaintes, qui mettaient en cause les agents de l’administration et de l’autorité : caïds, cheikhs, etc. Pour sortir de cette crise –qui se conjuguait à celle sévissant déjà au sein de l’Istiqlal, menaçant de paralysie le gouvernement Balafrej- des contacts directs et indirects seront établis entre le Roi d’une part, l’aile de la résistance, Mahdi et l’UMT d’une autre, afin d’oeuvrer à la sauvegarde du pays. Ils aboutiront à la nomination, le 24 décembre 1958, d’un nouveau cabinet, dont le président, Abdallah Ibrahim, obtenait également le portefeuille des Affaires étrangères. Abderrahim Bouabid sera nommé vice-Premier ministre et ministre de l’Economie nationale, Maati Bouabid au Travail et aux Affaires sociales, et Thami Ammar à l’Agriculture. Les autres ministres, eux, n’étaient pas issus de cette faction de l’Istiqlal.

13- Rôle de la France dans ces événements
A l’investiture du gouvernement Ibrahim, les insurrections et rébellions visant à nuire à l’Istiqlal n’avaient plus de secret pour personne. Il apparaissait clairement que ces complots n’étaient pas sans liens avec l’immixtion des puissances étrangères –notamment la France- dans les affaires intérieures du pays.
Mais pour mieux saisir ces données, il faut se représenter que les forces françaises étaient toujours présentes en maints endroits du territoire marocain, et que les éléments de la révolution algérienne –qui avait éclaté le 1er novembre 1954- trouvaient dans le Maroc indépendant, surtout dans les zones orientales du pays, ainsi qu’en Tunisie, un excellent arrière-camp pour l’entraînement, le repos et l’approvisionnement. Par ailleurs, les Français n’ignoraient pas que les nationalistes marocains, notamment la Résistance, l’Armée de Libération, ainsi que de nombreux membres du Comité exécutif –sans parler de l’opinion publique nationale- se liguaient tous pour exhorter le Pouvoir à soutenir la cause algérienne, considérée comme une cause nationale, étant donné que l’indépendance du Maroc restait menacée tant que celle de l’Algérie n’était pas recouvrée. A cela s’ajoutait la revendication marocaine –exprimée notamment par Allal Fassi- relative aux territoires annexés par la France à sa colonie algérienne. C’était, entre autres, le cas de Tindouf –zone où le drapeau national flottait encore cinq ans seulement avant la proclamation de l’indépendance- de Bechar, de Qenadsa et de tant d’autres régions.
De plus, le Maroc revendiquait –officiellement, cette fois-ci-le territoire mauritanien, où la France projetait de se créer un Etat vassal. Le parti mauritanien al-Nahda –dont le leader, Hormat oueld Babana (oncle de feu Mohamed Bahi) vivait au Maroc comme réfugié politique– luttait pour faire recouvrer au territoire mauritanien son unité avec le Maroc, tandis que le parti de Mokhtar oueld Dada –député parlementaire français, représentant la Mauritanie, alors département de la République- revendiquait l’indépendance. Enfin, le Maroc faisait valoir ses droits sur les territoires encore occupés par l’Espagne au sud du pays, tels Tan-Tan, Sidi Ifni, Saqia El Hamra et Rio de Oro. Le héraut de toutes ces revendications n’étant autre qu’un certain Parti de l’Istiqlal, notamment son leader, Allal Fassi, il apparaissait nettement, d’une part, que la bataille pour l’indépendance du Maroc n’était toujours pas finie, et d’autre part, que la France et l’Espagne considéraient à juste titre qu’au Maroc, l’Istiqlal était l’ennemi à abattre. Voilà pourquoi les deux puissances se feront aider, dans leur campagne contre l’Istiqlal, de quelques éléments de la Troisième force, dont certains seront d’ailleurs convaincus, lors de procès ultérieurs, de complicité avec des officiers français et espagnols en place dans les bases militaires que les deux pays conservaient encore au Maroc. Certains éléments français iront même jusqu’à essayer de mettre le Palais en garde contre le parti, évoquant à ce titre le sort qu’avaient connu la monarchie égyptienne et le régime des Beys en Tunisie. Les Français qui –à partir de la France comme de l’intérieur même du Maroc- conduiront cette campagne, trouveront auprès de Marocains libéraux, et à leur tête Ahmed Rédha Guédira, comme auprès de certains hommes du Makhzen, une aide précieuse et un excellent moyen d’exercer leur influence sur le Palais, notamment sur le Prince héritier. Les manoeuvres visant à mater le parti et à lutter contre la « dictature » de ses dirigeants, s’exécuteront désormais sous le couvert du Palais, et plus précisément du Prince héritier, au point que ce dernier finira par se sentir pris dans une véritable cage, comme il le confiera lui-même plus tard à des leaders de l’UNFP. Les choses empireront lorsqu’on réussit à lui faire croire que l’Institution monarchique était elle-même menacée du fait du mauvais usage que l’Istiqlal faisait de la bonté et de l’esprit patriotique de Sa Majesté le Roi Mohammed V, et que, parmi les dirigeants du parti, certains aspiraient à lui succéder au pouvoir. Le portrait de Bourguiba –qui avait déposé le Bey de Tunisie et proclamé la République- était à ce propos volontiers prêté à Allal Fassi.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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