Un destin miraculeux (9)

Un destin miraculeux (9)

Dès que la parole du poète se heurte à l’impossible, ou bien elle se rompt en silence ou bien elle fait face aux contradictions qui la hantent :
Voici que la neige est brûlante, le feu glacial
Voici que le connu est immobile alors qu’il est mouvance
Obscur alors qu’il est clarté (p.110)
L’émotion est le moteur de la poétique d’Adonis, en perpétuel. Mouvance née de l’émouvance… Ce qui le conduit à écrire :
Ah, combien je préfère le trouble de ce qui viendra à la limpidité de ce qui est déjà venu (p.114)
C’est moins le ciel que la langue qui fait office de « femme-miroir pour cet homme-univers » (p.95) qu’est le poète au fond sans fond de soi « où tout se mêle à tout » (p.121), dans un chant de vie qui ne cesse d’ensemencer et de fertiliser cette infinité de rapports contrastés, tantôt positifs tantôt négatifs, que le poète découvre entre sa nature et la Nature-et dont il célèbre les noces:
Là où sont les noces
Emerge la fumée de la genèse,
Se produit la fissure
Et se déplie la chemise des choses (p.117)
C’est le chant de l’éternelle naissance de la vie protéiforme.
Ainsi, dans l’explosion de la métamorphose
Le vie reflue en métaphore
Le propre en figuré (p.199).
Le chant d’un univers intérieur qui ne cesse de s’autotransformer en transformant sa vision du monde. C’est le chant paradoxal de la sortie de soi :
Dites à vos rêves de prendre la place
Des étoiles et de se suspendre
Dites à vos pensées de prendre la place des arbres et de s’enraciner (p.124)
C’est le chant du corps inspiré par le chant du monde où
La vie est sommeil
Et la mort est réveil (p.134).
C’est le chant qui sort la poésie de son champ clos pour l’ouvrir à la métaphysique :
Demain la mort soufflera sur moi sans que je m’éteigne
Demain je sortirai de la lumière pour aller
Vers une autre lumière (p.222)
Le poème sur Aden et Sanna, intitulé « Berceau » (Beyrouth, 1983), évoque le tableau ivre d’un Jérôme Bosch qui serait né au Yémen d’un « Djinn femelle de Saba ». L’imaginaire d’Adonis cavale à bride abattue dans un univers visionnaire où « les choses ne sont qu’explosion de lumière » et où « le corps déborde son lieu, l’oeil son espace».
Tous les chants de son recueil Le Temps les Villes sont portés par un souffle dont la justesse lyrique, épurée de toute sentimentalité, se rencontre rarement dans la poésie française.

• «Adonis le visionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

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