La mode des riads s’épuise

Des maisons d’hôtes et de leur succès history, tout est parti de rien. Ni études ni plans d’aménagement ni work shop. Quand ? Les nostalgiques n’hésitent pas à remonter la pendule, jusqu’aux années 50 avec l’arrivée à Marrakech de la comtesse Boul de Breteuil ( d’une grande famille de la noblesse française ) dont la maison fut cédée plus tard à un VIP marocain et de l’Espagnol Adolfo Velasco, antiquaire célèbre à la Mamounia, tous deux décédés. Ou encore, parmi les célèbres habitants de la Médina, l’arrivée dans les années 60 de Son Altesse Sérénissime la Princesse Auersberg, d’origine autrichienne, mariée au baron Krupp. Où donc situer l’origine de ce phénomène ?
Pour la plupart des interrogés parmi les propriètaires de riad, le tournant se situe aux environs de 1998, lors d’une certaine édition de l’émission Capital de M6. Mais d’aucuns remontent bien au-delà. En 1982 exactement. Par hasard. En plusieurs actes isolés.
A l’époque, Jamal Sadi, l’ancien président de l’Association des guides et accompagnateurs de Marrakech effectuait son service civil à l’Office français du tourisme à Paris. Et Eve Ruggieri , journaliste vedette de France 2, qui a présenté plusieurs émissions «Musiques au cœur» depuis le Maroc, cherchait un bon guide pour visiter Marrakech.
Une rencontre entre ces deux personnes scelle le projet d’un voyage. Marrakech, bien qu’assez visible sur la scène touristique, ne déclenchait pas les passions. Y aller c’était forcément découvrir.
La présentatrice de l’émission «Musiques au cœur» est très vite séduite par le charme du Palais de la Bahia.
Dans sa tête germe déjà l’idée d’une grande soirée musicale autour du patio de cette grande bâtisse. Le hasard faisant bien les choses, Eve Ruggieri ne tardera pas à tomber sur celui qui va l’aider à matérialiser son rêve. Habitué de Marrakech, Maurice Flauris, directeur de département au ministère français de la Culture, à l’époque de Jack Lang. L’initiateur de la fête de la musique (le 21 juin de chaque année) avait établi ses quartiers d’hiver au Palais de la Mamounia. L’idée d’une soirée de musique lyrique autour du patio de la Bahia, est donc entérinée. Les suggestions de Jacques Chancelles, autre personnalité médiatique, furent utiles, de l’avis des organisateurs.
Le second acte de ce début d’histoire des maisons d’hôtes, c’est en 1985, avec la Royal Air Maroc. La compagnie nationale décida cette année-là d’ouvrir l’aéroport de Ouarzazate.
Grande cérémonie médiatique. A l’occasion, Abdelatif Benseddik, diplômé de Sciences Po à Paris et à l’époque directeur régional de la Royal Air Maroc à Marrakech et à Ouarzazate, arrête définitivement un projet : celui d’un «festival international des musiques classiques et des arts lyriques», comme le confia-t-il à une certaine Eve Ruggieri , qui ruminait la même idée.
Ainsi est né le festival de la musique classique lyrique de Marrakech. L’événement tenu le 21 juin 1985 draine de nombreuses vedettes dont Barbara Hendrix.
La Royal Air Maroc sponsorise l’événement. La chaîne France 2 diffuse en direct. Les recettes sont versées à l’Association des handicapés de Marrakech du professeur Kabbaj.
Quatre éditions suivront encore. Puis ce sera le coup d’arrêt. Avec la première guerre du Golfe, le tourisme bat de l’aile. Plus tard, les attentats à l’hôtel Atlas Asni retarderont la reprise.
Jusqu’ en 1998. Quand l’émission Capital porte un coup de projecteur sur une Médina revisitée par le décorateur vedette, Bill Willis, qui habitait Marrakech depuis une quarantaine d’année.
L’Américain compte dans ses faits d’armes, la décoration de la première mouture du restaurant marocain le Yacout, réalisé il y a une quinzaine d’année. Cette adresse reste incontournable dans le Marrakech d’aujourd’hui. Nicolas Sarkozy y été aperçu ces derniers jours.
C’est encore M. Willis qui a décoré l’hôtel Tichka, à l’époque l’un des meilleurs de la ville ocre. Spécialiste des résidences privées, l’Américain a été appelé dernièrement pour faire valoir ses prestations dans la décoration d’un pavillon d’été pour la famille Agnelli, (un nom lié à l’automobile et à la maison Fiat), qui a acquis la propriété de Patrick Guerand-Hermès au lieu dit Dar-Tounsi, à la Palmeraie.
Quel fut donc le secret de Willis? Tout simple, répond une de ses connaissances. «Il a mélangé des pigments de couleurs au Tadelekt». L’on sait que ce matériau utilisé depuis la nuit des temps stagnait dans un seul ton : le blanc cassé. En le déclinant sur plusieurs couleurs, l’Américain a lancé une mode.
Encore une touche de Willis dans un endroit bien en vue de la Médina et le tout Marrakech redécouvre les charmes du Tadelekt. La fièvre de la restauration gagne du terrain.  A l’époque, les premiers visiteurs comme le styliste et couturier Jean Paul Gaultier s’arrêtaient souvent à l’hôtel Ghalia, ouvert en 1929, à la rue de Recette.
Cet établissement «simple et sans chi-chi» refusera toujours d’être classé dans les maisons d’ hôtes. En fait, il s’agit d’un ensemble de deux riads qui ont préservé leurs éclats au fil du temps, et dont la longue liste des célébrités et des capitaines d’industrie qui y séjournèrent ferait pâlir certains «attachés aux relations publiques»…
A la suite de la vague des années 90, l’ex-ambassadeur d’Allemagne à Rabat, Helwig Bartels ouvre à son tour le Riad Caddi, avec une restauration au millimètre près, autour du thème du pisé. A sa suite, quelques bonnes fortunes suivent la tendance. «Au début, le phénomène était périphérique », souligne M. Bensedik.
Ces maisons d’hôtes ont fait bouger l’artisanat, le fer forgé, la boiserie, le carrelage, le tadelakt. Délaissé par ses habitants naturels qui préféraient les nouveaux quartiers de Guéliz, la Médina retrouve soudain de l’attrait. Les spéculateurs font le reste.
Aujourd’hui, un petit riad coûte 3 millions de dirhams, contre seulement 300 000 il y a dix ans, souligne Abdelatif Ait Ben Abdallah, promoteur du café littéraire Dar Chérifa, une superbe maison de la fin du 15e siècle, restaurée dans sa forme originale et qui entretien la vie mondaine et artistique à l’intérieur des murs de la Médina. La Médina a perdu de son pittoresque, regrette M. Ait Ben Abdallah.
Certes, les stars sont toujours là. Le nom de Yves Saint Laurent est toujours associé aux Jardins de Majorelle, Guerand-Hermès à celui de la Palmeraie (pas pour longtemps), et bien qu’orphelin, le restaurant de la Bohème n’en porte pas moins l’emblème de son maître, Jean Lefebvre qui au soir de sa vie s’était retiré lui aussi à Marrakech.
Parmi cette pléiade d’artistes, Charles Aznavour, Bernard Henri Levy (qui a racheté la maison de Mireille Darc et d’Alain Delon, dans les parages du Palais Royal) mais aussi les Rolling Stones, mythique groupe de rock, qui ont posé leurs guitares et leurs instruments dans la Médina et quelque part dans la vallée de l’Ourika.
Il y a de nouveaux arrivants. Mais surtout de grands départs. Plusieurs maisons seraient en vente, dit-on. Saturation ou mutation ?
«Il n’y a pas un jour qui passe sans que de nouvelles adresses s’ouvrent.
Hier c’était les riads aménagés pour recevoir les hôtes, aujourd’hui ce sont les restaurants qui font florès», souligne Myriem gérante du restaurant Dar Mima. Devenue désormais trop étroite, la Médina perd du terrain devant la vallée de l’Ourika et ses parages. Dans ces terres traditionnellement agricoles, qui gardent encore la trace des inondations de 1997, l’hectare, 60 000 dirhams il y a quelques années, se négocie désormais à 150.000 et au-delà. Une tendance qu’illustre bien le choix d’un architecte marocain, spécialiste du pisé, et qui a investi les parages de l’Ourika. Bientôt sur ces terres autrefois agricoles, sortira un grand village touristique. A suivre.

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