De la haine au fratricide

Abdellah a-t-il vraiment émigré clandestinement vers l’Italie ? Oui, répond son frère, Charki, à tout le monde au douar, situé non loin de la région d’El Jadida. Si oui, pourquoi n’a-t-il  prévenu personne, ni sa femme ni ses parents ?
«Mais, il me l’a déjà dit et il m’a demandé de ne pas dévoiler son secret qu’après avoir quitté le pays…», répond-il. Bizarre! Difficile à croire.
Abdellah n’a jamais rêvé de l’eldorado. Il n’en a jamais parlé ni à sa femme ni à sa mère. Celle-ci se contentait de pleurer en silence. Abdellah est le seul, parmi ses enfants, qui ne peut pas faire une chose pareille sans la prévenir, sans lui demander conseil et sans la solliciter de prier pour que Dieu l’aide et le soutienne. Elle ne croit pas son fils Charki, qui tente de la convaincre que son adorable enfant retournera chez elle avec un compte bancaire garni d’argent et une voiture dernier cri. Sa mère ne croit qu’à son sixième sens. Charki essaie de la consoler et d’apaiser son chagrin : «Oui ma mère, il a émigré parce qu’il ne supportait plus les comportements vulgaires et cruels de mon père… Il va revenir le plus tôt possible…».
Es-ce vrai ce que raconte Charki? L’épouse d’Abdellah ne peut pas avaler cette couleuvre. Pour elle, son mari ne peut prendre une décision pareille sans l’aviser et sans lui donner de quoi subvenir à ses besoins et à ceux de leurs deux fillettes.
En fait, Abdellah est très connu, depuis son adolescence, pour sa gentillesse et son sens aigu de civisme. Il ne ménageait aucun effort pour aider toutes les personnes qui en ont besoin. Tout le monde l’aimait, l’appréciait et l’estimait. Contrairement à son père, plus cruel, méchant et avare. Et pourtant, celui-ci l’aimait parce qu’il obtempérait à ses ordres. Ce qui n’est pas le cas de Charki, qui est cruel et méchant comme lui, mais ne lui rendait pas service. Il le contrariait souvent.
Bref, Charki n’aime personne, y compris lui-même. La preuve? Tout le monde se souvient de l’affaire du tracteur qui a opposé, pour la première fois d’une façon directe, Abdellah à son père. Ils se rappellent quand Abdellah les aidaient à cultiver leurs champs à l’aide du tracteur de son père. Il recevait une contrepartie des uns et exonérait les autres.
«Ce tracteur n’est pas fait pour faire l’aumône. Les services du tracteur doivent être payés. Celui qui n’a pas d’argent doit se jeter à la mer», lui a dit son père. En réponse, Abdellah lui a expliqué que Dieu aime celui qui aide les pauvres. Aussitôt son frère, Charki, lui a répliqué que «celui qui veut aider les habitants devait les aider de ce qu’il dispose». Mais, il fut surpris par une gifle du père. Pourquoi ? Charki n’a rien compris. Il n’a pas réagi, mais il a dévisagé drôlement son frère qui est resté figé. Charki a couru vers les champs. Son frère l’a rejoint. Il a tenté de le calmer. Mais Charki l’a repoussé. Une semaine plus tard, le père a vendu le tracteur. Pourquoi ? Pas d’explication. Abdellah est aussitôt devenu chômeur. Son père lui versait de temps en temps de quoi subvenir à sa famille. Un comportement qui a nourri la haine de Charki envers lui. Et il a décidé de le liquider. C’était le jour du souk hebdomadaire. Tôt, Abdellah est sorti de chez lui. Armé d’un bâton, Charki a suivi ses pas. Dans un coin, loin des regards des curieux, il l’a surpris par quelques coups sur la tête.
Conséquence : il lui a fracassé le crâne et l’a jeté dans un puits. «C’est mon père qui m’a obligé de haïr mon frère en l’aimant plus que moi», a-t-il avoué devant la justice d’El Jadida avant d’être condamné à vingt ans de réclusion criminelle.

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *