Éditorial : La fille du cheikh

La détérioration de l’état de santé d’Abdesslam Yassine- même si les membres de Al Ihssane nient cet état de fait- pose le problème crucial de la succession du leader du mouvement islamiste marocain frappé d’interdiction. Le vieux cheikh refusant de désigner de son vivant un dauphin, tout porte à croire que la tâche reviendra à l’équivalent du Bureau politique, à savoir le conseil d’orientation de l’organisation (Majliss Al Irchad).
Du coup, une question se pose d’elle-même: À quoi ressemblerait l’après-Yassine ? Al Adl Wal Ihssane, frappé d’interdiction depuis sa création en 1983, réussira-t-il à sortir de la clandestinité où il est maintenu malgré lui ? Une chose est sûre : une autre association émergerait de cette nouvelle donne et ses figures plus ou moins anonymes qui ont vécu jusqu’ici à l’ombre tutélaire de M. Yassine, un peu à l’insu de leur plein gré, voudraient monter en première ligne sur fond de course aux premiers rôles. Fille prodigue de Abdesslam Yassine, Nadia, une femme qui a du tempérament et de la suite dans les idées, pourrait-elle comme le laisse entendre une rumeur interne au mouvement, prendre la place de son père ? Entre les partisans et les opposants de la porte-parole de son géniteur, le débat est ouvert.
L’intéressée recevra-t-elle, le moment venu, l’onction des gardiens du temple idéologique d’une organisation où elle a su s’imposer à tous y compris aux machos à la barbe touffue ? En tout cas, Nadia Yassine en heureuse héritière, ce serait une première dans la galaxie islamiste dans le monde arabe, un signal fort et un gage de modernité et d’ouverture d’une organisation réputée pour son radicalisme. Surtout que cette dame charmante, qui passe allégrement de l’arabe au français, a multiplié ces derniers temps des signes de bonne volonté en direction du pouvoir notamment à l’occasion de la nouvelle Moudawana dont elle a publiquement salué nombre de dispositions.
L’après-Yassine ne sera certainement pas facile. Outre l’affaire épineuse de la succession, il s’agit de régler le problème du positionnement de Al Adl Wal Ihssane où la jeune garde –dont fait partie Nadia Yassine- piaffe d’impatience de rejoindre la lumière du militantisme à ciel ouvert. Une jeune garde, qui contrairement à Yassine et aux compagnons de sa génération, aspire, éprouvée par plusieurs années de clandestinité, à la reconnaissance des pouvoirs publics et même à prendre langue avec eux. Officiellement, rien de tout cela. N’importe quel membre de l’organisation, à commencer par la fille du cheikh, vous dira que Al Adl Wal Ihssane, qui revendique par ailleurs près d’un million de sympathisants, est à l’aise dans son rôle de mouvement qui travaille la société marocaine en profondeur, pas dans le sens de son islamisation mais dans celui de son éducation aux préceptes de l’islam. Les idéologues de l’association misent sur cette démarche de longue haleine qui, à leurs yeux, fera venir le changement par « l’armée des convertis ». Réalité ou utopie? Les jeunes loups à la barbe ciselée, costume-cravate, n’en finissent plus d’attendre la réalisation de la prophétie de leur chef malade. Autant dire Godot.

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