Éditorial : Rendre des comptes

C’est l’une des affaires non purgées du Maroc ancien et qui n’a pas encore été traitée par la justice. Il s’agit du scandale financier de la CNSS qui revient subitement au-devant de l’actualité avec l’interpellation jeudi 20 mai de son ex-directeur général Mohamed Gourja par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). L’intéressé avait régné sur la Caisse de 1971 à 1992, à l’époque où la délinquance financière était monnaie courante dans les organismes-caisses de l’Etat. Les responsables se servaient comme si ces derniers leur appartenaient. A la mauvaise gestion s’ajoutaient le népotisme et les malversations. Le rapport d’enquête effectué en 2001 par un groupe de conseillers à la deuxième Chambre est à cet égard édifiant. Plusieurs milliards de Dhs, l’argent des travailleurs, furent dilapidés à grande échelle et en toute impunité sur une durée de plus de deux décennies pour être recyclés dans des affaires personnelles ou par le recours à la technique des prête-noms. Les enquêteurs n’ont pas seulement épinglé la gestion de M. Gourja mais aussi celle de ses successeurs.
Le rapport est intéressant à plus d’un titre. S’il ne doit pas être perçu comme un acte d’accusation, il a néanmoins décrit par des chiffres et des remarques l’état d’esprit qui fut celui de la CNSS et au-delà celui de tout le pays. En annexe du document parlementaire sont publiées des listes d’entreprises créancières qui n’ont pas payé les cotisations dues à leurs employés. Telle était l’ambiance qui prévalait dans le monde des affaires. La fraude à tous les étages avec la complicité des représentants des travailleurs et des pouvoirs publics. Ni les ministres de tutelle (l’Emploi) ni les syndicats ni le patronat qui siègent bel et bien dans le Conseil d’administration de la Caisse n’ont dénoncé les délits financiers qui s’y perpétraient au fil des ans. L’omerta.
Ce Maroc de privilèges et de passe-droits doit céder définitivement la place à un Maroc de transparence, de fermeté et de bonne gouvernance. Or, le procès de la CNSS prendra inévitablement, à l’image de ceux du CIH, de la CNCA et des minotiers, un caractère politique sur fond de dramatisation de l’affaire. Les accusés, relayés par leurs familles, crieraient à la machination et au règlement de comptes tout en se posant en lampistes victimes de l’on ne sait quel obscur dessein. Cette situation vient du fait que l’Etat, en plus de diligenter un “assainissement à la carte“, n’entreprend de sanctionner certains abus que longtemps après que les mis en cause eurent quitté leurs fonctions. Forcément, cela prend un caractère exceptionnel qui ressemble chez les concernés à un refus d’être un justiciable comme les autres.
Pour que la justice passe sans risque d’être contestée , il faut que les responsables qui ont la charge des deniers publics puissent rendre des comptes pendant l’exercice de leurs fonctions et juste après leur départ. Cette démarche suppose, bien entendu, une volonté politique sérieuse d’installer un cercle vertueux à tous les niveaux de la responsabilité publique.

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