Événement : Feuille de route pour un cabinard

Arrivé au ministère, où il devait prendre ses fonctions dans l’ambiance de précipitation des passations de pouvoirs, des déménagements des anciens, de l’arrivée des nouveaux, le cabinard fraîchement nommé avait pris la précaution de s’armer des attributs et accessoires rehaussant la fonction : l’indispensable téléphone portable, l’attaché-case, le costume flambant neuf, la cravate dans les tons chauds (il a eu quelque difficulté à tomber sur le bon noeud, mais le résultat final est plutôt satisfaisant), le nouveau répertoire téléphonique, les cartes de visite, imprimées tard dans la nuit, des fortifiants de tous genres, achetés dans la pharmacie du coin en attendant de les faire venir de l’étranger. Et surtout un moral, un état d’esprit de gagnant. N’est-il pas maintenant conseiller du ministre, le plus proche de lui parmi les membres du cabinet, celui en qui il a le plus confiance, qu’il appelle à toute heure, du jour comme de la nuit, c’est à lui qu’il parle de tous ses soucis, grands et petits, professionnels et personnels.
Mais trêve de ces mièvreries. Il faut vite prendre ses marques, quadriller le terrain, maîtriser l’espace. Il faut d’abord choisir le bureau à l’emplacement le plus stratégique par rapport au bureau du Patron. Il faut d’ailleurs qu’il cesse de parler de celui-ci en le désignant par son petit nom. Désormais il a le choix entre le Patron, Lamaâlam, Monsieur le ministre, ou encore Lui, tout court…
En homme de communication, le mot magique dans un cabinet, il sait qu’il devra rapidement s’assurer le concours de quelques obligés parmi la faune des journalistes connus pour leur diligence et leur disponibilité chaque fois qu’il s’agit de rendre quelques services opportuns. C’est l’essentiel de ses obligations. Faire insérer des petits papiers, ou mieux encore un petit reportage télévisé, sur son Patron dans tel ou tel support. Il sait que cette rubrique-là est des plus rentables et que le rapport qualité-prix y est des plus intéressants. Mais, sur ce plan-là, il connaît les ficelles et il a fidélisé un bon réseau dans lequel il compte quelques amies journalistes qu’il a toujours choyées en potins, en invitations et en mises en relation ; quelques compagnons de bar qu’il a dépannés dans des moments de grande soif et un ou deux cameramen largement suffisants pour tout le secteur audiovisuel. Il aime particulièrement raconter l’histoire de ce caméraman d’une chaîne nationale très efficace qui, un jour, pour faire plaisir à un député, est parvenu à l’introduire dans l’enceinte de la Chambre à un moment où elle était complètement vide et à le filmer à la tribune en train d’interpeller le banc virtuel du gouvernement. Le plan ainsi concocté a été inséré ultérieurement dans le montage d’une séquence d’actualité parlementaire qui a été diffusée à l’antenne ! Un chef-d’oeuvre pour lequel la rétribution était, bien entendu, conséquente.
Mais on n’en est pas encore là. Pour le moment il y a d’autres urgences auxquelles il faudra satisfaire. Repérer les personnes influentes et utiles parmi le personnel ad hoc. Le chargé du matériel est toujours utile, c’est à lui qu’il faudra faire appel pour l’installation de la ligne téléphonique directe, de la plate-forme informatique sophistiquée, du tapis, des deux-trois tableaux à accrocher au mur. Il sait que ce genre d’aménagements et de commandes sont les bienvenus. Ils libèrent les initiatives en matière d’achats et d’acquisitions, témoignent d’un état d’esprit dépensier du nouveau maître de céans, titillent la cupidité des uns et des autres et lissent les relations humaines autour du cabinard en mal de réputation. Ensuite, il faut s’assurer les faveurs du petit personnel : le chaouch dont il faut faire très vite un mouchard, la secrétaire favorite qui facilitera le trafic de documents, le préposé au thé et café qui, le moment venu, mettra à l’aise les visiteurs obligés.
Puis, il faudra pister le circuit du courrier, détecter les bons parapheurs, ceux qui bénéficieront d’un parcours accéléré pour pouvoir répondre favorablement aux sollicitations privilégiées, identifier parmi les directeurs centraux ceux qui auront le plus besoin de quelques interventions confidentielles auprès du Patron, ceux qui font montre d’un zèle suspect, ceux qui sont toujours volontaires pour trouver des solutions de dépannage, surtout matérielles pour couvrir une dépense imprévue, pour payer un service informel, pour débrouiller un peu de devises les week-ends prolongés ou en période creuse…
D’ailleurs, c’est parmi ces grands directeurs, ces responsables d’offices sous tutelle, d’organismes et d’établissements annexes, surtout ceux qui ont une activité productrice ou orientée vers un négoce ou des transactions génératrices de profit qu’il faut lier les relations les plus assidues et les plus solides. C’est d’abord auprès d’eux que les honoraires du cabinard vont être arrondis, que la voiture de service et ses bons de carburant seront sollicités, ainsi que moult autres petites attentions et égards.
Mais, c’est aussi de ce côté-là que seront nouées les intrigues et les futures trahisons. Il vaut mieux y être associé. Et comme notre cabinard est prévoyant, il va cultiver consciencieusement cette face de l’ombre qui se révèlera vitale, le jour du départ du ministre. Ce jour-là, généralement l’ancien patron est totalement accaparé par sa propre amertume et son personnel dépit. Alors, notre cabinard ne peut recourir qu’à ce qu’il a semé durant la période de sa mission. Il fera alors le point sur le crédit qu’il aurait thésaurisé par le biais des menus services et petites trahisons qui peuvent s’avérer lucratives, et vérifier s’il avait réellement misé sur les bons chevaux ou s’il avait lié son sort à des tocards…

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