L’homme de la rue indigné

Par la force des choses, nos concitoyens se sont toujours intéressés aux évènements relatifs à la région de par sa position frontalière et son histoire de zone internationale, sans parler de l’immense activité de contrebande de marchandises appuyée discrètement par les Espagnols. Un simple tour à travers le centre ville de Casablanca révèle des réactions très significatives. L’agression sur fond d’esprit conquistador qui rappelle l’époque du Mercantilisme, commise par nos voisins du nord suscite beaucoup d’intérêt chez l’homme de la rue. Rien d’étonnant chez ce peuple qui se mobilise de facto chaque fois qu’il s’agit de son intégrité territoriale et des intérêts suprêmes de la nation. Il l’est encore plus cette fois, car les Marocains pressentent une certaine volonté chez le gouvernement Aznar d’un éventuel retour à son statut de colonisateur-tuteur-décideur d’avant 1956. Mohamed.J, employé de banque, considère inadmissible et intolérable cette agression espagnole suivie d’une grande fanfare médiatique.
Il déplore notamment cette exhibition de force militaire, bâtiments de guerre, frégates, sous-marins, des forces spéciales, des hélicoptères de combat, des porte-avions et tout un dispositif rouillé depuis l’effondrement du bloc Est.
«Tout ça pour un rocher qui se trouve à 140 mètres de la côte marocaine ? C’est une aberration flagrante et une violation de tous les droits de voisinage et des principes des relations internationales. A moins que ce soient nos poissons et notre processus démocratique sur le point d’être achevé, qui sont derrière le réveil du démon hégémonique de la péninsule ibérique» explique-t-il. La réaction d’un homme beaucoup plus âgé a été aussi philosophique que circoncise : «C’est à votre génération de se poser la question, nous, nous les avons chassés il y a quarante six ans. Ma génération espère toujours le retour de Sebta et Mellilia, et un certain nombre d’îles à la mère patrie et non un petit rocher qui serve de cache pour les malfrats». Une dizaine de jeunes ont été unanimes à déclarer qu’ils sont prêts à donner leur vie pour la dignité acquise par leurs aïeux.
Il est vrai que c’est la fougue impulsive de la jeunesse, mais il faut quand même prendre en compte les agissements racistes et ségrégationnistes dont la plupart d’entre eux ont fait l’expérience, soit aux frontières, soit à l’intérieur même de l’Espagne. Les Marocains ne sont pas dupes, ils savent parfaitement faire la différence entre un acte légal et un comportement hégémonique, comme l’a expliqué une femme RME : «Cela fait vingt-cinq ans que je vis en France, et il n’y a pas une seule année que nous n’avons pas eu à souffrir lors de notre passage des frontières espagnoles. Il y a toujours eu des problèmes, on nous faisait attendre à dessein juste parce que nous sommes des «morros», comme ils se plaisent souvent à nous appeler». Chez un patron de Café qui se trouve quelque part rue Omar Riffi, c’est un autre son de cloche. Pour lui, ce que vient de commettre l’Espagne est très grave dans la mesure où il fait l’affaire des intégristes. Ces derniers ont toujours traité les Occidentaux, en général, de pieux, d’usurpateurs d’identité qui ne croient pas en l’égalité des races humaines et qui veulent sauvegarder un niveau de vie élevé pour les leurs au détriment des autres populations, même si ces dernières fournissent matière première et main-d’oeuvre. Et puis, conclut-il, «n’est-ce pas l’armée coloniale espagnole qui a exterminé des milliers de Marocains aux gaz toxiques dans les années 20 ?». Ce ne sont là que des impressions cueillies à la hâte pendant un tour d’environ une heure au centre ville de la capitale économique, mais elles reflètent bel et bien un certain esprit pas du tout étranger aux Marocains. L’histoire est là pour en témoigner.

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