Shirin Ebadi : Un Nobel toutes voiles dehors

Shirin Ebadi : Un Nobel toutes voiles dehors

Paris, automne 2003. Shirin Ebadi n’a pas hésité à se montrer la tête nue, transformant une conférence de presse banale en un événement, en un duel à distance avec les conservateurs du régime iranien et…les médias de la révolution. L’un d’eux titre : «Dieu n’est-Il pas aussi à Paris ? ». Tous les journaux du pays ont commenté de manière laconique l’attribution du prix Nobel de la Paix à cette militante, une première pour une Iranienne et une musulmane.
Car, des 90 personnes à être distinguées par le plus illustre des Nobel, depuis sa création en 1901, seules y figurent onze femmes. L’Iranienne devance 165 nominés dont le Pape Jean Paul II.
Cette militante, première femme juge dans l’Iran impérial, en 1974, est de tous les fronts, dans la bataille des droits de l’Homme dont le caractère, répéte-t-elle à toutes les conférences et colloques, est «universel », contrairement à ce que déclarent certains gouvernements. « La détention arbitraire, la torture et la discrimination portent atteinte à la dignité humaine de chacun d’entre nous, quels que soient notre pays d’origine, religion ou ethnie».
Persécutée, menacée elle n’en fait pas pour autant un trophée, un fonds de commerce, ancrant ses actions en profondeur, dans son pays. Pour la juriste, farouchement opposée à l’intervention étrangère dans les affaires internes d’un pays, le dialogue entre les civilisations n’est pas un vain mot. Il faut néanmoins, affirmait-elle dans un entretien au Courrier International, «braquer les projecteurs sur le bouclier que les pouvoirs érigent au nom de l’Islam.
Ce sont le despotisme, le colonialisme ou la phallocratie qui se cachent derrière ce bouclier».
Contrairement à un certain militantisme qui fait feu de tout bois, la militante iranienne est mesurée. Elle porte le foulard dans son pays, une obligation légale dont elle s’abstient en France et en Scandinavie.
Cette clarté dans la vision et la pluralité des cultures fait d’elle une personne qui trouve écoute en Iran et dans le monde occidental.
A la fois, juge, écrivain, militante, elle est pour la séparation de la religion et de l’Etat, la suppression de la lapidation et l’amputation des membres.
Actuellement, en Iran une jeune fille est majeure à 13 ans! Ce qui est inacceptable, selon Mme Shirin dont le combat n’est pas loin du mythe de Sisyphe avec alternance d’illusions et de désillusions.
Mais depuis le 14 octobre et son retour triomphal en Iran où des milliers de personnes l’attendaient, son action est devenue encore plus populaire.
Zahra Chojaie, petite-fille du fondateur de la République, lui a passé une couronne de fleurs rouges autour du cou. Geste interprété comme un début d’ouverture des milieux radicaux.
Ceux qui la rangent dans le juron des « néo-colonialistes » ne connaissent pas bien cette femme. Aujourd’hui, elle évoque dans ses discours le cas des centaines de prisonniers détenus à Guantanamo, au mépris des conventions de Genève et de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et de tous les textes des Nations Unies sur les droits civils et politiques. Dans la même foulée, elle dénonce la politique des deux poids, deux mesures en vigueur à l’ONU : « Pourquoi certaines décisions et résolutions du Conseil de sécurité sont contraignantes et d’autres non», en faisant allusion aux dizaines de résolutions de l’ONU concernant l’occupation des territoires palestiniens par l’Etat d’Israel, au cours des 35 dernières années.
Sur la question sensible et délicate des attentats, elle y va sans détours: « La lutte contre les attentats est légitime et nécessaire, à condition de respecter pleinement la légalité et l’Etat de droit.
Or, sous couvert de lutte contre le terrorisme, certains Etats, y compris les Etats-Unis, considèrent légitime de prendre des mesures qui vont à l’encontre du droit international des droits de l’Homme».
Agée de 56 ans, elle dérange les ultras et embarrasse le gouvernement. Auteur de plusieurs ouvrages, elle est aussi mère de deux filles de 20 et 23 ans. Récemment en 1998 et 1999, elle a mené plusieurs enquêtes sur les meurtres suspects d’opposants. En 2000, elle a assisté deux prisonnières de conscience dans leur défense.
Un activisme qui lui vaut par ailleurs 22 jours de prison, notamment pour « trouble de l’opinion publique». Elle avait en fait enregistré les révélations d’un prisonnier appartenant au courant réformateur et expliquant comment les extrémistes avaient reçu l’ordre de briser les manifestations hostiles aux conservateurs.
Preuve de son engagement, la lauréate du Nobel a affecté une partie du 1 million de dollars reçus aux actions sociales, via son ONG dédiée à l’enfance. Aujourd’hui, Mme Ebadi est partout, sa lutte transcende les frontières de son pays. Prenant la voix des pauvres, elle a déclaré au dernier Forum social que «la pauvreté extrême est une atteinte aux droits de l’Homme ».

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