Dossier : Politologue des sentiers battus

Le thème de l’émission est un trompe-l’oeil. Les téléspectateurs attendaient un éclairage savant sur la relation des élites à la politique et ils ont été confrontés à un discours académique, monolithique et mono-élitiste, tenu par un professeur qui a introduit tous les mauvais tics de l’université à la télévision.
L’animateur de cette émission, Abdessamad Bencherif, ne savait plus à quel saint se vouer pour conjurer le démon définitionnel de son vis-à-vis. Il le reprenait à chaque mot pour le définir selon les multiples acceptions qu’il a eues et qu’il pourrait avoir. Parlait-il de modernité que M. Tozy se voyait dans le devoir de définir ce concept, de l’accompagner avec un tel cortège de mots, que le téléspectateur ne savait plus s’il fallait suivre le professeur dans ses explications, se cramponner au sens que véhicule ce mot et qu’il a toujours compris en même temps que l’animateur ou bien zapper, le temps que le professeur termine l’étalage de ses définitions, pour enfin coller à l’objet de la question. Mais là encore, il n’est pas toujours facile de comprendre le professeur. Comme si le sujet de l’émission impliquait un développement élitiste, l’invité de 2M a choisi d’être intelligible par une poignée de personnes. Ou peut-être par sa seule personne. Mais sûrement pas par «Likoulli ennass» (tout le monde) comme le titre de l’émission le laisse supposer.
En France par exemple, où les intellectuels sont très souvent invités sur les plateaux de télévision, ils vont à l’essentiel et ne perdent pas du temps en heurtant leur interviewer avec des enquiquinements de vocabulaire. Aujourd’hui, Alain Finkielkraut ou Jean Baudrillard ; naguère Gilles Deleuze ou Michel Foucault. Pourquoi ces penseurs tiennent-ils un discours compréhensible par la plupart des téléspectateurs et ne se réfugient pas dans l’obscur ? Parce qu’ils ont des idées claires et n’ont pas besoin d’une terminologie savante pour en imposer. Et justement côté idées, qu’est-ce qu’il nous a jeté M. Tozy ? Durant toute l’émission, il a défendu une idée fixe : le déplacement des élites du discours sur la politique à l’exercice de la politique, et son corollaire le transfert des concepts du domaine des sciences de la politique à l’exercice de la politique.
Mohamed Tozy a parlé d’autres sujets, mais il est revenu constamment à la division entre le discours politique et l’exercice politique. Il a constaté le déplacement des acteurs de la science politique, qui ne sont autres que ses collègues, à l’exercice politique. Il déplore le fait qu’ils «vendent» seulement des discours et ne sachent pas faire de la politique.
L’idée fixe de M. Tozy mérite qu’on lui fasse un sort. Soit, il considère que le seul domaine où l’on est en mesure de tenir un discours sur la politique est celui de l’université. Et en frottant un peu cette idée, on découvre que l’exercice de la politique serait le champ des singes qui appliquent ce que leur dicte la noble race des penseurs dont fait partie, bien entendu, M. Tozy. Les élites dont il souligne avec insistance le déplacement vers ce domaine le parasitent, en ce sens qu’elles entrent avec leurs lourdes pensées dans un espace qui n’en nécessite point. L’autre explication est peut-être d’ordre personnel. Et dans ce cas, seul l’intéressé pourrait savoir pourquoi il en veut avec tant d’acharnement à ceux qui portent la double casquette d’universitaire et de praticien.
En tout cas, on peut être un simple d’esprit, et nous le sommes sans doute tous pour M. Tozy, et savoir que le rapport des élites à la politique ne se limite pas à une querelle de transferts de concepts. Ceux qui jargonnent se confinent toujours dans des étiquettes. M. Tozy en fait partie. Il a déçu dans cette émission. Le tapage qui a précédé son intervention ressemble au grondement d’une vague creuse. Elle est sans substance. Et même le brio de son aisance formelle est comme l’écume à la surface d’un Océan. Il est sans lendemain.

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