A dire vrai… Le caveau des idéaux 

A dire vrai… Le caveau des  idéaux 

Hamid me rejoint ce matin, un journal à la main, l’air renfrogné. Quelque chose le turlupine.
– L’éditorialiste de ce canard s’est fendu d’une tartine sur la démocratie et ses bienfaits, lance-t-il ! Tu parles ! Eh bien moi, j’ai un problème avec la démocratie !
– Tu ne sais pas comment la prononcer ? rétorqué-je, un brin taquin.
– Je suis sérieux…
Je regrette ma plaisanterie et prête l’oreille à mon ami.
– Je t’écoute, dis-je, essayant de me rattraper.
– Je sais que tu es un fervent défenseur de la démocratie. Tout le monde l’est d’ailleurs. Du moins en paroles.
Je ne réagis pas. J’ignore où il veut en venir. Prenant mon silence pour un assentiment, il ajoute :
– On pense que c’est le seul régime qui permet aux peuples de décider eux-mêmes de leurs destins.
Je fais une moue d’approbation.
– Tu cites souvent Thomas Jefferson. J’ai fini par apprendre par cœur ce passage de la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique : Tous les hommes naissent égaux, leur créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Si un gouvernement, quelle qu’en soit la forme, vient à méconnaître ces fins, le peuple a le droit de le modifier ou de l’abolir et d’instituer un nouveau gouvernement. C’est ça ?
– Bien. Et alors ? Quel est ton problème avec la démocratie ?
– Pour Abraham Lincoln, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.
– M’enfin, c’est quoi ce problème au juste ?
– Mon problème est que cet idéal peut mener à des aberrations.
– Par exemple ?
– Ne remontons pas loin dans l’Histoire. Hitler est un produit de la démocratie, n’est-ce pas ? Plus près de nous, les États-Unis ont élu, puis réélu un président qui les a menés en guerre pour de prétendues armes de destruction massive que posséderait l’Irak. En ce moment, les sondages en Italie sont favorables à un chef de gouvernement qui a mis le pays en faillite, un homme sans gêne, vulgaire, champion des provocations, des scandales sexuels et des démêlés judiciaires. On a créé un Etat soi-disant modèle de démocratie sur la dépouille de la Palestine.
Je reste silencieux.
– Ce qui me dérange, c’est que la démocratie peut porter au pouvoir des individus ou des partis innommables ! Quand ils ne sont pas tout juste médiocres dans la plupart des cas.
Je reste pensif. Je prends une longue inspiration et me jette à l’eau :
– Hamid, je parodierai Winston Churchill : la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres.
– Ta maxime ne change rien au problème. Tu connais un peuple qui décide par lui-même de son destin ? rétorque-t-il en haussant les sourcils.
La question est abrupte. Hamid ne me laisse pas le temps de réagir et poursuit :
– La démocratie c’est du pipeau. Chacun l’interprète à sa manière. Tous s’en réclament, personne ne sait ce que c’est. Ceux qui sont au pouvoir s’en servent comme alibi. Ceux qui le convoitent s’en drapent avec la bénédiction des bobos. Les peuples ne décident en rien de leur destin. Ils ne sont pas près d’être libres, même quand ils ont l’impression de l’être. Une chose est vraie. Chacun fait son beurre comme il peut. Le reste…
Les derniers mots de Hamid me laissent songeur, troublé. Serait-il désemparé, si jeune ? Serait-il désabusé ? Est-il seul à penser ainsi, ou est-ce toute une génération ?
A-t-on enterré nos rêves ? Peut-on vivre sans idéal dans ce monde ?

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