Aujourd’hui le Makhzen : Ali sur le divan

Q: Beaucoup de gens pensent que tu es bon pour l’asile…
R : L’asile politique. Effectivement, j’y pense sérieusement depuis quelque temps. Il n’y a plus rien à faire dans ce pays.
Q : Non, je parle de l’asile tout court. Où on interne les fous. Avec camisole de force. C’est comme dans le film “Vol au-dessus d’un nid de noix de coco », tu l’as vu ?
R : Ne me parlez pas de ce film, il me rend fou…
Q : Mais tu l’es déjà d’après les observateurs ?
R : Retirez le nom de ce film de votre bouche, sinon j’arrête l’entretien. (Là Lmrabet, fou furieux, se cogne violemment le front contre la table, il crie, il bave).
Q : Calme-toi, Ali. Qu’est-ce qui te prend tout d’un coup ?
(il avale subrepticement un comprimé qu’il sort de la poche de sa Jacquette délavée).
Q : Qu’est-ce que tu as mis dans ta bouche ? Du Haldog, je suppose?
R : Non, c’est juste une pastille de Halls. Bizarrement, il a sur moi l’effet d’un calmant.
Q : Qui t’a prescrit ce bonbon ?
R : Je te dis que ce n’est pas un bonbon. Arrête de m’énerver. D’accord, je suis fou, mais je ne me soigne pas. Ça te va comme réponse ?
Q : Mais il existe au Maroc des services psychiatriques comme le pavillon 36 où tu peux être pris en charge…
R : Tu parles ! Au Maroc, les fous sont maltraités contrairement à d’autres pays où ils sont choyés…
Q : Comme en Espagne par exemple…
R : Oui, oui, oui. L’Espagne. Oh, l’Espagne. J’aurais dû naître là-bas.
Q : Pourquoi dans ce cas tu ne te fais pas soigner en Espagne ?
R : Franchement, on ne me l’a pas proposé. En fait, les Espagnols m’aiment comme je suis. Ce sont les seuls qui connaissent ma valeur. D’ailleurs, ils m’ont dit une chose très sympathique qui s’applique parfaitement à mon cas.
Q : Quoi ?
R : Ils m’ont dit que la vérité sort de la bouche des fous.
Je suis fou, mais je dis la vérité. Viva Espana !!! Q : Alors, puisque tu reconnais maintenant ta folie, raconte-nous comment tu es devenu maboul ?
R : Maboul est un mot trop fort. Disons que j’ai les neurones qui ne fonctionnent pas normalement.
Encore môme, je suis tombé sur la tête. Un choc terrible. J’en ai gardé des fêlures physiques ( une petite cicatrice dans le crâne) et même des fêlures psychiques ( il m’arrive de me lever en plein milieu de la nuit en criant Aujourd’hui Le Makhzen ).
Q : Ce journal t’empêcherait de dormir ?
R : Je refuse de répondre à cette question…
Q : Passons donc à autre chose. Ta folie ne t’a pas empêché de faire ton chemin dans la vie et de devenir journaliste…
R : Un grand journaliste, s’il vous plaît. Je vous défie de me sortir le nom d’un seul journaliste au monde qui ose comme moi insulter et diffamer et faire des caricatures amusantes… Personne ne peut s’attaquer à moi.
Q : Les fous, on ne les attaque pas… On s’apitoie plutôt sur leur sort…
R : Mais moi, je suis un fou génial. Avec moi, la folie a acquis ses titres de noblesse. Pour résumer, je l’ai valorisée… Il ne faut pas charcuter mes propos…Sinon…
Q : Sinon quoi ?
(Il se noie dans une longue conversation, le visage congestionné par l’effort).
R :Sinon, je vous ridiculise dans mon prochain numéro sous forme d’une photo-montage. Fais gaffe…
Q : Ah ! le fameux dessin, le principal défouloir des fous…
R : Mais mes dessins à moi ont du sens, ils chchch euh ! chchcharrrrr.,
Q : Mais qu’est-ce qui t’arrive, tu risques d’avaler ta langue…
R : Chhhrriii, chhhrriii , ââââ !
Q ; Tu veux dire chat ?
Q : Nooooooon…. (il se cogne de nouveau le front contre la table, le regard allumé)
Q : Calme-toi, Ali… Je peux t’aider à sortir le mot qui te reste en travers de la gorge…
( Il suce son pouce, l’air hagard, en dandinant de la tête)
Q : As-tu perdu l’usage de la parole ?
(il s’empare fébrilement d’un crayon et écrit en grandes lettres majuscules : CHARRIER)
Ouf… Quel charivari !

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