J’aime, je partage: Des ruines et des morts

J’aime, je partage: Des ruines et des morts

Il veut allumer sa clope. Je lui demande d’ajourner son face-à-face avec la nicotine. Il me prend à partie. «On ne peut même plus en griller une, c’est à en devenir marteau». Je risque une entente : «Vous m’avez l’air assez remonté ce matin. Une mauvaise nuit ?» «Les nuits sont mauvaises tous les jours». De quoi mettre un terme à l’échange d’amabilités matinales entre deux concitoyens.

Franchement qu’est-ce qui ne va pas ? Le chauffeur prend le temps de se décrisper. Il me lance sans me regarder, les yeux rivés sur l’asphalte, comme s’il fixait un point que lui seul arrive à voir. «Encore des maisons qui tombent. Encore des morts. Ras le bol !». Et il met sa cigarette non allumée au coin des lèvres. Une manière d’humer le goudron sans m’enfumer. Là, il m’en bouche un coin.

A chaque saison des pluies, il faut s’attendre à ce que des maisons s’écroulent. On le sait. Pourtant, rien n’est fait pour éviter le fauchage systématique des vies humaines. «Et qu’on ne vienne pas me dire que les gens ont été avertis et qu’ils n’avaient qu’à aller ailleurs pour éviter de se faire écrabouiller par les pierres massives qui leur tombent dessus, comme un châtiment pour la vie de misère qu’ils mènent». On peut tout de même prendre ses précautions, quand on sait que la maison est éventrée de partout et qu’une rafale de vent peut la faire facilement basculer ! «Mais où vont-ils aller les gens ? Ils vont aller squatter chez les voisins, s’empiler les uns sur les autres, se payer un hôtel alors ?»

Cette touche d’humour noir me pince le cœur. Il a raison le taxi driver. Si tu sors de chez toi parce que tu as peur de crever sous les décombres, tu n’as nulle part ailleurs où aller crécher. C’est tout bête. Mais c’est vrai. Et triste. «Les autorités doivent faire le tour de toutes les vieilles bâtisses de ce pays. Les responsables doivent reloger les citoyens en attendant de leur construire des maisons dignes de ce nom. Il y a des morts chaque année, mon frère.

On parle de morts. Là, il doit y voir des commissions parlementaires urgentes, des gens qui se décarcassent pour demander des comptes aux uns et aux autres. Là, il faut que l’Etat prenne ses responsabilités».

Quand je dis à mon acolyte que certains qu’on a voulu reloger ont refusé pour faire des plus-values sur leurs ruines, d’autres qui veulent avoir trois logements pour la famille, les enfants et les cousins, que la triche est monnaie courante dans ce type de transaction qui semble une aubaine pour les plus démunis, histoire d’en tirer le max d’avantages, le bonhomme voit rouge. «Tu es vraiment épatant toi. Dans le genre connerie, j’ai rarement entendu plus corsée, et j’en vois défiler des nazes dans mon rafiot!».

J’esquive la saillie. Il n’en est rien. Le chauffeur m’a mis dans les cordes. Il veut m’asséner le maximum d’uppercuts possibles. «Cela fait plus de vingt ans qu’on parle de reloger les gens, de vider la médina de ses ruines, résultat des courses ? Va compter les morts ! Il nous faut une décision royale. Voilà ce qu’il nous faut. Il faut toujours que ce soit Sidna qui décide. Les autres sont là, les bras ballants à compter les cadavres, sans jamais faire le boulot pour lequel on les paie. C’est vraiment Hchouma».

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