L’autre jour : Ciel !

Depuis l’aube, la grisaille était prometteuse. Le ciel lourd et bas suintait d’une humidité qui petit à petit se transformait en léger crachin qui a duré une bonne partie de la matinée. Vers le milieu de la journée ce fut déjà une bruine, régulière et douce, qui mouillait l’asphalte et faisait scintiller, ici et là, les flaques de fioul, huile et autres lubrifiants rendant la chassée très glissante par endroits. Et puis les nuages se sont lâchés et la pluie devint abondante, ruisselante, franche. L’homme, après la prière du fajr, à la petite mosquée du quartier, s’habilla le plus chaudement qu’il put, se couvrit de sa djellaba, un peu étroite au-dessus des autres vêtements un peu dépareillés, noua une sorte de cache-nez autour du cou, par-dessus le capuchon dont il retourna la visière ves le haut pour dégager la vue. Il enfourcha ensuite sa vieille bicyclette dont l’élément le plus imposant est un large et énorme porte-bagage sur lequel il attacha une caisse débordant largement sur les flancs, répéta pieusement les formules rituelles d’usage pour entamer la journée et d’un coup de pédale quelque peu hésitant du fait des précautions imposées par l’état de la chaussée, il traça son sillon sur la face de la journée de labeur qui s’annonçait fraîche et peu lumineuse. Direction le port où il remplit sa caisse de sardines qu’il compte aller vendre de l’autre côté de la ville, dans son ancien quartier, celui-là même où il atterrit pour la première fois en provenance de sa région d’origine, la plaine de la Chaouia, il y de cela plus de vingt ans déjà. Si la même pluie honorait maintenant la plaine, là-bas, ce serait vraiment l’idéal. Elle tomberait à point nommé pour les labours. Cela fait déjà deux années que la Chaouia n’a rien donné, Guisser, la rivière traversant les riches terres des Soualems, est presque à sec, le peu de gens qui y restait encore est en majorité parti à l’étranger, en Italie surtout… La chaussée devint de plus en plus glissante, la circulation de plus en plus dense, la journée urbaine s’est installée dans ses encombrements heurtés et sonores, les klaxons rivalisent d’acuité, le ton monte, la pluie se fait plus abondante, des ruisselets inondent l’asphalte, les bouches d’égouts déglutissent avec peine et recrachent les bouillies peu ragoûtantes de leurs entrailles. La bicyclette a du mal à garder son équilibre, l’homme vacille, la caisse de poisson penche de plus en plus, le noeud du cache-nez lâche, le capuchon se rabat sur les yeux, une camionnette mal fagotée effleure le coin de la caisse de sardines, les poissons retournent à leur élément liquide, les klaxons se font de plus en plus pressants, les badauds s’agglutinent, les médiations s’organisent, les vociférations montent, les dégâts collatéraux s’enchaînent en cascade… Là-bas, peut-être, en bas de la colline, la retenue d’eau pourra alimenter les bêtes pendant quelques jours. C’est déjà ça !

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